sommaire années 60-70  

I - LA DÉCOUVERTE D'UN SYSTÈME SCOLAIRE INÉGALITAIRE

 C'est surtout dans les années 60-70 que fleurissent ou sont redécouverts une foule de travaux et d'ouvrages faisant une analyse sociale et politique de l'école. On s'aperçoit que l'école est .... "capitaliste" et on vérifie... qu'elle reproduit bien les inégalités. Fortement teintée par le marxisme, cette analyse sans concessions provoque un véritable choc.

 L'égalité des chances ! Jusque dans les années 50, une sorte de postulat était posé : l'école républicaine est de par son essence égalitaire. La défense de la laïcité, ou ce qui revient au même, la lutte forcenée contre l'école privée liée à la bourgeoisie, était basée en partie sur ce principe : une seule école pour tous devait permettre, par le simple fait de son existence, l'égalité des chances. Ceci explique peut-être en partie la position des syndicats en particulier celle de la FEN (Fédération de l'Éducation Nationale) alors syndicat massivement majoritaire, ou celle des partis politiques de gauche vis à vis des mouvements pédagogiques, position plus que réticente. S'il y avait faillite de l'école par rapport aux classes sociales défavorisées, ce ne pouvait être que faute de moyens. Le "Plan Langevin-Wallon" datant de l'après guerre et pourtant sorti du creuset d'un gouvernement de gauche n'a jamais vraiment été soutenu. Transformer l'école républicaine, parce qu'elle était source d'inégalités, aurait été en somme renier et remettre en cause... Jules Ferry.

"L'école capitaliste en France" de Christian BAUDELOT et Roger ESTABLET (Maspéro) est sans contexte l'ouvrage qui a le plus de succès. Les auteurs y passent au crible du marxisme-léninisme l'ensemble des rouages de l'école pour en conclure que "contrairement à tous les mythes répandus par l'école républicaine, il n'y a pas une belle école où tout le monde a sa chance au départ, mais que bien au contraire l'école est le reflet parfait de la profonde division qui existe entre les enfants issus de couches populaires et ceux d'origine plus aisée".

D'aucun disent que l'idée n'est pas bien nouvelle ? BOURDIEU et PASSERON, en particulier dans "la Reproduction" et "Les Héritiers "(Editions de Minuit) avaient contribué à développer cette interprétation. Et pourtant personne avant cet énorme pavé n'avait démontré aussi lumineusement l'existence de "deux réseaux de scolarisation : celui du primaire-professionnel qui débouche sur le travail exploité, et celui du secondaire-supérieur qui conduit au barrage du pouvoir bourgeois". Et une multitude de tableaux mettent en évidence qu'à l'issue de la scolarité primaire les enfants arrivent à la fin du CM2 en ordre décalé : selon qu'ils sont fils d'ouvriers ou fils de cadres supérieurs ou d'enseignants ils ont mis plus ou moins de temps à parcourir la scolarité primaire antérieure.

Il y a des chances pour qui les mérite

Et les "vices" et les contradictions de l'école sont ouvertement étalés dans de nombreuses revues ou ouvrages comme par exemple par Daniel HAMELINE dans la revue Orientations.

"(...)Un double constat contradiction habite la mentalité commune : la culte est un privilège dont certaines catégories sont exclues; mais en droit, et souvent fait, des individus socialement défavorisés parviennent à `percer" en s'imposant par leur personnalité ou le intelligence. De multiples exemples peuvent, dans les conversations courantes, être apportés à l'appui de c deux affirmations. La littérature romanesque du XIXème siècle a abondé dans ces analyses, à la suite de Balzac.

On y trouve décrite cette incompatible globale entre les classes sociales, faite d'impondérables barrières où s'exaspère la différence des styles, des goûts, des genres, des manières de dire, de faire d'être… qui vous classent un individu du premier coup d'œil ~. Mais, à coté de cela, certaines "ascensions" sont célébrées qui ne font pas seulement de parvenus : une "riche nature" (ou un "bon fond" en d'autres cas) peut se trouver même en une extraction modeste: il y a des chances pour qui les mérite " Alors ces cas suffisent à justifier. le bien-fondé de tout le système !

"(...) Autre facteur de ce renforcement.' la connaissance mythique des U.S.A. et le récit de réussites fabuleuses (suivies de non moins exemplaires déclins) des self-made-men du Nouveau Monde contribue à boucler la contradiction dans la complémentarité apparente de ses termes. La destinée d'un individu est à la fois fatale et non fatale. Mais ce gui fait pièce aux fatalités de naissance n'est pas autre chose qu'une contre fatalité providentielle, promotrice de certains qu'elle distingue avant de les rendre "distingués". "Attention Écoles" Éditions Fleurus"

le champ libre n'est que le dernier terme de la séparation scolaire

On peut dire que c'est poussé par ces analyses qui ne remettent pas trop en cause les contenus et les pratiques que l'Institution va essayer de transformer le système éducatif. Fin du certificat d'études, collège pour tous, classes de transition, classes pratiques (1969, réforme Edgard FAURE). L'échec est connu. Il était dénoncé dès leur mise en place par quelques-uns.

Kristine VAGNER et René WACK dans "les déshérités de l'École" (Maspéro), à travers une étude particulièrement précise des classes de transition et des classes pratiques, procèdent à une véritable dissection de ces classes qui présentent trois particularités fondamentales

- Elles s'adressent exclusivement aux enfants originaires des classes populaires (les "déshérités").

- Elles sont le lieu où se déroulent nombre d'expériences d'innovations pédagogiques.

- Enfin, le maître doit tenter de briser la différence entre travail manuel et travail intellectuel.

Ces "écoles des pauvres", au bout du compte, tendent à faire des élèves qui en sortent des O.S. ajustés aux conditions du capitalisme contemporain mais qui seront au maximum soumis à l'idéologie de l'embourgeoisement comme l'explique Paul de GAUDEMAR dans la préface.

La contradiction entre les nouvelles formes pédagogiques et l'idéologie véhiculée dans ces écoles ressort clairement du livre. Les enfants peuvent être plus "libres", s'exprimer spontanément, bref subir un enseignement moins directif que dans les classes normales, il n'empêche que cette pédagogie qualifiée de "moderniste" par les auteurs n'en fait pas pour autant "des révolutionnaires patentés", ni même, plus modérément, "des critiques du monde productif" auquel ils sont destinés.

"Quant aux maîtres eux-mêmes, déjà enclins par leur formation antérieure à ne penser les problèmes de l'école que dans l'horizon de l'école et fortement poussés par leur formation complémentaire à "pédagogiser" plus encore, ils sont les agents d'autant plus efficaces de l'idéologie que tout les invite à ne considérer leurs élèves que sous de la "sollicitude" qu'on doit aux laissés pour compte. Ils ne sont pas les fourriers volontaires et conscients de l'idéologie bourgeoise, mais les dupes de la dernière ruse inventée parle système : leur donner l'apparence du champ libre, ouvert à des expériences novatrices, quand ce champ n'est que l'effet ultime, le dernier terme de la séparation scolaire ".

On retrouve toujours de la part d'un grand nombre d'auteurs comme chez les principales centrales syndicales cette méfiance vis à vis de la pédagogie. Si c'est bien la première fois qu'un certain nombre de principes issus des grands mouvements pédagogiques commencent à être officiellement admis, on les réserve soigneusement à quelques secteurs ghétoïsés. Face à l'évidence de la reproduction des inégalités, le monde institutionnel réagit de façon tayloriste : on découpe encore plus, on multiplie les cases spécialisées, les maîtres spécialistes. Les inégalités les plus criantes sont traitées comme des cas anormaux sans que le fonctionnement de l'école soit lui-même considéré comme producteur de ces anomalies.

Les classes de transitions, classes pratiques, collèges d'enseignement technique deviennent rapidement de véritables "dépotoirs" où l'on se débarrasse de tous les éléments qui troublent la bonne marche traditionnelle de l'école.

M.JAKNOBWICZ et Claude POUGNY publient

"Si j'avais de l'argent, beaucoup d'argent, je quitterais l'école" (Maspéro) . S'étant trouvé, sans formation préalable, parachuté au poste de maître-auxiliaire d'enseignement général de lettres dans un CET, un professeur tente d'avoir avec ses élèves une démarche "différente". Ce livre rassemble leurs écrits, leurs textes et l'on sent, à travers eux, tout le découragement, l'état d'esprit de ces écoliers venus du lycée qu'ils n'ont pas pu suivre ou même directement de l'école primaire et qui forment la faune des CET, ces "écoles au rabais ". Donner publiquement la parole à des enfants est quelque chose de si nouveau et de si subversif que Michel JAKNBOWICZ est radié à vie de l'enseignement après la publication de ce livre.

  

C'est l'agencement collectif des enfants qui est la véritable révolution

Après le choc de 68 naissent pourtant les premières grandes réformes de l'Éducation Nationale où la pédagogie est remise en cause. Le "TIERS-TEMPS PÉDAGOGIQUE'' ou les "MATHS MODERNES" auraient pu être de véritables révolutions puisqu'elles touchaient l'ensemble des enfants scolarisés et non plus une seule frange mise à part. Malheureusement elle n'ont jamais pu se situer dans une autre structuration de l'école, de la classe.

Anne QUERIEN dans le n° 23 de "Recherches" (juin 1976) démontre "l'impossibilité pour l'école de s'adapter, puisqu'elle est parfaitement adaptée à ses objectifs réels "

"Ce qui me semble important comme résultat de cette recherche c'est que l'innovation qui veut s'imposer par des voies autoritaires est forcément récupérée, parce que le seul moyen qu'ait l'autorité de la situer imaginairement, de la représenter à ceux qu'elle oblige à innover, c'est de la référer à leur propre pratique, qui devient ainsi le centre de coordonnées de l'espace de représentation où se meut l'innovation. 11 est par exemple caractéristique que les ouvrages de Freinet fassent de l'école du travail leur référence et proposent la méthode comme un meilleur moyen de la réaliser, essaient de se rattacher à la tradition, de justifier la moralité de la méthode, de présenter Freinet comme le modèle de l'instituteur... L'originalité de la méthode Freinet est quasi niée par tout ce que lui-même a écrit dessus. Là encore c'est l'agencement collectif des enfants qui est la véritable révolution, agencement collectif dans l'acte d'écrire... "

Les années 60-70 ont donc mis le monde éducatif institutionnel (Éducation Nationale, centrales syndicales) face à une énorme contradiction : il ne pouvait plus ignorer l'échec égalitaire du système scolaire, mais tout ce qu'il mettait en place pour palier à cet échec échouait son tour parce qu'il était incapable de bouleverser la conception même de l'école. A posteriori, cela a été un énorme (et pourquoi pas louable) effort de replâtrage d'une vieil édifice qui est resté le même.

Le malaise ou plutôt le mal-être des enseignants, c'est aussi le cri de ces années. Coincés dans un système trop lourd et trop pesant dans lequel ils ont beaucoup de mal à s'exprimer, à changer même de pratique, isolés dans une corporation qui fait plutôt le "gros dos" et se contente de revendiquer des moyens qui apporteraient le miracle, confrontés au mal-être encore plus grand des élèves, quelques-uns et en particulier les CET (Collège d'enseignement technique) de banlieue le disent pour la première fois. Cet état a-t-il vraiment changé 30 ans plus tard ?

Moi, un prof Guy Marcy éd. Stock.

 

Un témoignage plein de sincérité et de simplicité d'un gui a été prof comme faut et qui, peu à peu, s'est révolté contre la machine scolaire et s'est découvert lui-même Signalons que Guy Marcy s'est fait exclure six mois de l'enseignement (professeur de lettres) pour refus de l'inspection générale.

 

"Cela épuise l'enseignement. J'ai l'impression, quelquefois( ...), que l'école nous... dévitalise; que c'est elle qui nous a fait cette élocution terne, pesante, style tortueux, mollasson et contraint, cet imaginaire estropié, l'effusion papelarde et le muscle avachi.

Nous les profs, et vos enfants et la jeunesse. Certains soirs, l'inquiétude m' est venue: si c'était fait pour ça l'école. A bien y réfléchir elle a déjà sécrété tant de carapaces, la sainte frousse de la vie qui fait l'histoire si lente."

Le prof ne rit pas - André Sorgue éd. Table Ronde

 

C'est un recueil de lettres de profs, directeurs, proviseurs à l'administration,

 

"Monsieur le Censeur J'ai dû, vers 9 h 20, exclure et faire accompagner à votre cabinet l'élève X., de mathématiques élémentaires. Cet élève dit "à l'assassin ! " quand je démoule une pièce d'un modèle en carton d'encéphale.

Je veux bien croire qu'il n'y a pas là une réelle intention d'insolence, mais il est élémentaire de retenir certaines paroles qui peuvent venir sur les lèvres. Je demanderai pour cet élève une réprimande du Conseil de classe et suis persuadé que de votre côté, vous voudrez prendre une sanction ".

Professeur Y
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