L'alternative vue en 1972
Article extrait du Catalogue des Ressources, édition alternatives, (1972)
Benoît Coignard
Vous avez déjà entendu parler de Ivan Illich, cet "utopiste", qui prétend déscolariser la société ; peut-être qu'également vous avez eu quelques échos sur les fameuses "free-schools" américaines ou anglaises. Eh bien, bonnes gens, sachez qu'en France "Contact-Education" a lancé un mouvement de déscolarisation depuis déjà trois ans (1968). Cela s'est développé d'autant plus rapidement que
1 - l''école n'est pas obligatoire ;
2 -L'opinion publique a été sensibilisée par l'ouvrage d'Ivann Illich, "Une société sans école" ;
3 - Un grand "ras-le-bol l'école" a touché bon nombre d'enseignants et d'élèves depuis 1968.
II ne s'agit donc pas d'utopie mais bien d'une réalité quotidienne qui touche chaque jour un plus grand nombre de gens.
De quoi s'agit-il ? Dans un premier temps, la prise de conscience du danger que représente l'école pour le développement de la personne conduit nombre de parents à réorganiser leur vie quotidienne afin que leurs enfants puissent vivre en dehors de cette institution. C'est le premier pas : la déscolarisation ou la non scolarisation. L'alternative à l'école peut prendre diverses formes, autant d'aspects qu'il y a de cas particuliers. On peut toutefois distinguer quelques grandes tendances.
L'école parallèle
Commençons d'abord par celle qui nous est malheureusement la plus connue l'école parallèle. Malheureusement, car c'est sans doute la structure la plus réformiste du mouvement alternatif, celle qui subit les plus douloureuses contradictions, les échecs les plus cuisants, qui aboutit aux plus grosses déceptions. En effet, se situant à la limite du renoncement à ce que l'on peut appeler "l'intention pédagogique" sans pour autant franchir définitivement le cap, l'école parallèle est la solution que choisissent ceux qui, conscients de la nécessité d'un profond changement, sont trahis par l'insécurité que leur inspire une véritable démarche alternative.
L'école parallèle est un regroupement de familles mues par la motivation commune de déscolariser leurs enfants tout en continuant à vivre une situation sécurisante pour eux, adultes, et qui ne remet pas en cause leur existence. Ainsi, le groupe de parents (généralement association loi 1901) loue un local, paye un ou plusieurs "permanents" présents à temps complet ou partiel, organise le temps et la vie de leurs enfants en activités plus ou moins saines. Mettre des enfants ensemble, d'âges plus ou moins semblables dans un même espace avec une personne rémunérée, c'est la reproduction plus ou moins fidèle du schéma scolaire classique, à cette différence près que le "programme" est déterminé au fur et à mesure par les réunions des parents et qu'il a besoin (en général) de l'agrément des enfants pour être mis à exécution. L'enseignement n'est pas un but avoué, mais il est bien vu, voire suscité, de vouloir apprendre l'écriture, le calcul, bref les matières scolaires.
Le collectif alternatif
Ce que nous appelons collectif alternatif est un regroupement de parents (en général moins nombreux que pour une école parallèle) et d'enfants sans qu'il y ait de "permanent" payé. La critique est à peu près la même que pour l'école, à la différence que la plus petite échelle permet l'intégration de l'enfant à la vie normale et ceci dans une plus large mesure. Les parents assurent les permanences à tour de rôle. Le collectif alternatif, comme l'école parallèle, est néanmoins une situation transitoire vers une alternative plus profonde de l'école. Elle permet en effet de trouver une solution provisoire pour les adultes que l'habitation et l'activité professionnelle empêchent de suivre le rythme de vie de l'enfant.
Les réseaux alternatifs
Un réseau alternatif, c'est l'ensemble personnes déscolarisées vivant indépendamment les unes des autres e qui n'ont pas institutionnalisé de structure collective. Répartis sur un quartier, dans une petite localité ou da un département, les réseaux sont donc non pas des regroupements mais un tissu de relations utiles, pratiques, affective amicales, etc , qui offre aux enfants déscolarisés une multiplicité de rencontres et de potentialités de tous ordres, mais sans intention de départ, chacun se prenant, a priori, en charge
Les communautés
Il est évident que toute démarche alternative débouche inévitablement s la vie communautaire. Ainsi, par exemple, un réseau de quartier pourra s'il touchait tous ses habitants, devenir une communauté alternative dans le s large du terme (c'est ce qui a été réalisé à Christianas au Danemark - NDR), c'est-à-dire que l'ensemble des activités étant au maximum collectivisé, l'enfant non scolarisé se trouverait directement impliqué dans le quotidien, en particulier, et il n'y aurait plus de rupture pour lui par rapport à ce qu'on appelle ordinairement "les activités professionnelles". Ainsi, l'abandon de l'école et du travail en boîte déboucherait sur une convivialité totale qui demeure l'objectif final de l'alternative. A l'heure actuelle, de petites communautés en nombre grandissant ne mettent plus leur enfant à l'école. Cette structure de vie nous semble être la plus cohérente en vue d'une démarche alternative globale.
L'alternative à la pédagogie
La déscolarisation - vous l'avez sans doute compris - n'est donc pour nous qu'un des aspects d'une démarche plus globale. Le refus du ghetto scolaire public ou privé, traditionnel ou avantgardiste est une position claire et catégorique, mais ce n'est pas une condition suffisante à une profonde "renaissance". C'est pourquoi il faut parler d'alternative à la pédagogie. En effet, si l'école nous semble être le premier danger à éviter, c'est qu'elle symbolise et incarne l'institutionnalisation internationalisée du comportement névrotique de l'individu adulte face à l'individu enfant. Quel que soit le niveau de conscience de l'adulte qui travaille dans cette institution, son rôle ne peut être que néfaste. Ce n'est donc ni un problème de formes ni de réformes qui se pose pour nous. Nous empruntons un axe fondamentalement différent à toute pédagogie. II nous semble évident que le comportement pédagogique est une perversion psychosociale qui a pour fonction la reproduction de la névrose, que l'école n'en détient pas le monopole "parce qu'il faut au pouvoir un relais qu'il trouve tout naturellement dans la ,famille" (Christiane Rochefort, "Les enfants d'abord"). C'est donc à la perversion de la "relation humaine" qu'il faut s'attaquer globalement autant qu'à ses conséquences (école, travail, famille, industrialisation, pollution en tout genre). Car ce n'est qu'à partir d'une relation humaine saine que naîtra une authentique alternative.