Quand les médias deviennent un outil de
communication dont peuvent s'emparer les personnes
Invention des crèches parentales
En 1976, par l'intermédiaire du quotidien LIBÉRATION, des personnes dispersées un peu partout, isolées, réussissaient à établir des liens, à discuter, à se rencontrer et à construire en dehors de l'Institution de ses aides, une structure sociale originale et durable. Ainsi naissaient les crèches parentales qui allaient en 1981 devenir I ACEPP (Association des Collectifs Enfants, Parents Professionnels).
Le samedi 14 février 1976 parait dans Libé ("Libération") un appel à constituer des groupes de quartier autour des questions que posent les relations parents/enfants. Une aventure commence, on ne sait pas où l'on va (1), mais on fonce, talonné par nos désirs d'alternative. Le "on", c'est un groupe de lecteurs qui s'est constitué et qui coordonne au niveau de Paris et des régions.
C'est une double tentative. Ce samedi là, nous annonçons que nous allons entreprendre une grande enquête sur les relations entre parents de "gauche" et enfants, doublée d'une tentative de constitution un peu partout en France, par quartiers ou villes, de collectifs qui discutent, échangent les expériences et surtout résolvent concrètement un certain nombre de questions (gardes, vacances, éclatement de la cellule familiale...).
Une masse de lecteurs et lectrices ont téléphoné ou écrit. Cette initiative rencontre donc leur adhésion. De très nombreux coups de fils et un courrier abondant en témoignent : des problèmes matériels, des situations très diverses, mais aussi le plus souvent, une volonté commune de briser l'isolement, de faire avancer les idées, d'engager quelque chose tout de suite.
Un premier collectif se réunit à Paris, composé de personnes qui ont accepté que des réunions de quartier de communes se tiennent chez elles. Au total, une vingtaine de personnes, représentant l'embryon d'une quinzaine de groupes. La diversité est complète : professionnelle, géographique, familiale (couples mariés ou non, avec ou sans enfants, pères, mères divorcées, séparés, etc.) mais tous des gens affrontés à des problèmes quotidiens - problèmes matériels, de rapports mutuels d'existence - ce qui est en jeu c'est l'épanouissement des enfants, mais aussi celui des parents, de chacun, qu'ils "soient ou non situés dans une structure familiale traditionnelle". Un minimum d'organisation a été mis en place pour assurer la liaison entre les groupes d'une part et Libération d'autre part.
D'un côté il y a donc cette espèce de réseau de rencontres, de discussions et d'entraide qui est en train de se constituer, cette arborescence de lecteurs, de lectrices et autres qui s'organisent à la base, dans leur quartier pour tenter de vivre autrement. Le succès de ce "rêve" ne dépend que d'eux.
Et de l'autre côté, il y a l'enquête c'est le côté "journalistique", qui en principe paraît une fois par semaine dans Libé. Ce sont des lettres, témoignages vivants de situation parents/enfants, des interviews, des débats autour d'un magnétophone. Des questions à soulever, il y en a plein : Qu'est-ce que vous investissez dans vos enfants ? Qu'est-ce que vous faites quand ils trouvent comme vous que l'école c'est con ? Est-ce que vous arrivez à vous tirer de l'enfermement familial ? Est-ce que vous êtes différents des autres parents ? etc.
Les groupes ont leur propre vie. Ils font évidemment ce qu'ils veulent, prennent un tas d'initiatives concrètes, discutent, rompent des isolements, produisent des affinités. En outre, ils participent à l'enquête.
Le bilan actuellement, c'est qu'il existe une soixantaine de groupes répartis dans Paris et la banlieue et la Province. Cela représente beaucoup de gens: Il en résulte que les parents sont avides de trouver des solutions à leur vie familiale en se regroupant géographiquement. C'est sans doute un premier pas vers la collectivité... Les problèmes pratiques se résolvent (pour les grandes vacances 1976, certains ont loué une maison ensemble avec tous les enfants). D'autres vont plus loin en mettant sur pied des systèmes de gardes collectives, des crèches et même des "écoles".
On peut dire que ça bouge dans les chaumières. Mai 68 et ses rêves ne sont pas si loin. On nous disait qu'il fallait vivre autrement. On le sentait confusément. Mais changer la vie tout seul, quand malgré soi on s'est laissé enfermer dans une situation familiale lourde pour les parents et pour les enfants, c'est difficile. Alors, on se regroupe et on agit, avec l'aide d'un journal. On n'est plus seuls et les enfants non plus.