"Ecole rurale : Alerte !!

article paru dans le "Nouvel Educateur " 1990

c'étaient les débuts de la lutte pour défendre les petites structures  

retour accueil

Conseil des ministres du 7 Novembre 1990 : La conception d'une structure d'école à 3 classes minimum, telle qu'elle a été définie par Monsieur Mauger, a été approuvée. Selon le ministère de l'Éducation Nationale, 40% de la totalité des écoles ont moins de 50 élèves, soit 20 300 écoles. Vous avez bien lu vingt mille trois cent écoles!

Il y a près d'1 an qu'a été entrepris cette fantastique restructuration ... dans l'ignorance et l'indifférence presque totale. Le sort des classes uniques d'ailleurs semblait réglé depuis longtemps et les combats d'arrière garde menés de ci de là par quelques diplodocus n'intéressaient plus personne depuis belle lurette. En général elles étaient encore tolérées pour les villages particulièrement éloignés et isolés, tout en plaignant les pauvres handicapés qui étaient obligés de la subir. Et puis, pour la plus grande joie des transporteurs, la mode était au regroupement pédagogique où, enfin, chaque école pouvait avoir son COURS presque unique ... comme à la ville ! Mais, même ces RPI où l'on peut faire l'école presque comme à la ville, même eux sont des bouffeurs de .. poste! Et quelle aubaine 20 000 écoles supprimées !

Restructuration simpliste

Un certain Mauger (ancien instituteur) a été chargé par le gouvernement, dans des départements dits "pilotes", de "l'aménagement du système éducatif dans les zones d'habitat dispersé" . Ces départements ont cru qu'un temps de réflexion allait leur être donné, que des solutions originales allaient peut-être se dégager ! Le verdict était couru d'avance: les écoles de moins de 3 classes ne peuvent pratiquer une pédagogie équivalente à leurs homologues (pédagogie traditionnelle évidemment!), regroupement donc !! Et le moins coûteux, regroupement sur le chef-lieu puisqu'il est dit que l'idéal, c'est 5 classes !! Cela a donné lieu à l'écriture de 2 ou 3 pages, qui ne sont même pas un rapport au dire de Mauger contacté au téléphone par un maire ami, et qui a abouti à la décision du conseil des ministres.

Et dès la rentrée suppressions à tour de bras: petite faveur, les départements ayant reçu l'appellation "rural" ont droit à 5,3 maîtres pour cent élèves ! D'ici 2 ans, chaque département devrait atteindre son barème !

Pression sur l'opinion publique.

Depuis quelques temps on assiste à une véritable campagne démolissant Cette école. Elle serait un véritable handicap pour les enfants, n'obtiendrait que des résultats médiocres, voire franchement mauvais! Bref, il est urgent de fuir ! Les chiffres et statistiques publiés sont tout simplement fantaisistes puisque les seuls reposant sur une véritable étude et émanant du ministère de l'éducation nationale lui-même font, tout au contraire, apparaître des résultats "au moins équivalent, voire supérieurs à la moyenne nationale" . Quant au nombre d'enfant ruraux accédant à l'enseignement secondaire, "le fait qu'il soit inférieur ne provient pas de la taille des établissements mais au contexte sociologique". Ces constatations provenant de la direction de l'évaluation et de la prospective, pas moins!

Indifférence

Très peu de réactions du monde enseignant, en dehors de ceux qui ont un intérêt direct à finir leur carrière dans un village (maison en particulier) et des très rares farfelus de notre genre. Cela se comprend, on n'entend dire nulle part que la classe unique c'est le pied (on dit même des tas de choses sans en rien savoir !), d'autre part, il y a également belle lurette que l'instit à la campagne ne reçoit plus son boudin à chaque mort du cochon ou ses paniers de cerises au printemps !

Et puis, bien que les maires n'arrêtent pas de déclamer que leur école leur tient à coeur, ils n'arrêtent pas non plus de pleurer qu'elle leur coûte cher et beaucoup se réjouissent de n'avoir plus cette épine dans le pied ... et de pouvoir consacrer enfin les sous de la commune aux trous dans les routes ou au camping municipal sans avoir à augmenter les impôts! Et ces écoles rurales, elles n'étaient pas toujours belles à voir. Combien d'entre nous continuons-nous à travailler en faisant asseoir des enfants sur des bureaux centenaires! Mauger se défend très facilement !

Premières réactions

Mais, il s'est trouvé, dans ces départements dits pilotes, des parents et des maires qui tenaient à leur école! par tradition, par commodité, ou parce que la concentration cantonale aboutissait à des situations aberrantes, en particulier dans les départements de montagne. Aussi parce qu'on commence à comprendre .... que l'école disparue, qu'est-ce qui reste ? L'exemple des villages déjà touchés inquiète. Et, dès le printemps 91, dans une vingtaine de départements se sont formés, de façon spontanée et non coordonnée des comités de défense de l'école rurale. Le plus souvent sous l'impulsion d'un politique ou d'une association de parents d'élèves. Le téléphone campagnard a mystérieusement fonctionné, en Juin 5 ou 6 comités "montaient" voir Jospin. Bien sûr, "chou blanc" mais une coordination était mise en place et une réunion nationale aura lieu le dimanche 20 octobre dans la Creuse où devraient se rencontrer des associations, des comités d'une vingtaine de départements.

 

Pour ses comités, la seule préoccupation a été le maintien pur et simple de l'école. Le problème de quelle école ne s'est pas posé. Lorsque je les ai contactés, au mois de mai, "surtout on ne touche pas à la pédagogie" me suis-je entendu dire ! Mais, peu à peu, de ci de là et de manière souvent timide, un appel à la réflexion sur "quelle école" commence à faire son chemin. Dans la Vienne une journée de réflexion est prévue pour le 19 Octobre .. avec beaucoup de monde convié (parents, maires syndicats...) : La défense de l'école rurale, dans un département rural, c'est aussi un bon prétexte pour placer ces pions, apparaître sur une scène et préparer la pêche aux électeurs ... parce que l'école dans le fond...

Et nous là-dedans ?

Dès Février, l'idée de se constituer en association pour essayer d'avoir un droit à la parole naissait dans une branche rurale du réseau, dans le sud de la Vienne. Idée reprise aux JE de Carmaux où se constituait un groupe de .. PLOUCS .

En Juin l'Association pour la défense et la promotion de l'école rurale déposait ses statuts à la Sous-préfecture de Montmorillon dans la Vienne. Association à gestion télématique dont les membres se retrouvent sur la liste PLOUC d'ACTI.

Défendre une autre image

Cette école rurale, généralement descendue en flammes par les uns et les autres pour diverses raisons (financières pour les uns, pédagogiques pour les autres) et qui a finalement une image très négative dans l'opinion publique, nous sommes les seuls à savoir ce qu'elle est ou a été dans bien des cas: les lieux où s'est pratiquée et se pratique une véritable "pédagogie de pointe", dans 90% des cas LA pédagogie Freinet qui sert bien souvent de référence. Pour moi ça a été la découverte, début des années 60 d'une fantastique classe unique dans les Monts du Lyonnais (la classe de LAUBEZOUT), classe de rêve où tout ce qui avait pu être écrit sur la Pédagogie Freinet (on n'avait pas encore été écrit!) était tout simplement mis en oeuvre! Tout le monde sait, au moins à l'icem, le poids qu'ont ces classes dans le développement de la pédagogie de communication, dans l'utilisation des technologies nouvelles. Et tout le monde sait, y compris ailleurs qu'à l'icem, que ces cycles qui ont tant de mal à se mettre en place et provoquent tant d'angoisses sont depuis belle lurette la vie quotidienne des écoles à moins de 3 classes!

Cela, nous voulons pouvoir le dire, le faire savoir tant qu'il est temps, rétablir une vérité, faire connaître une autre image que celle qui est complaisamment propagée.

Défendre la seule possibilité de changement

Mais nous allons plus loin: nous considérons, qu'actuellement, ces petites écoles sont la seule chance d'une modification générale et durable du système éducatif telle qu'elle est envisagée par le MEN lui-même. Tout changement de structure est une expérience. Les nombreuses tentatives qui ont déjà eu lieu (le tiers-temps, les maths modernes ...) se sont toutes heurté à la force de l'inertie d'unités trop importantes. Il s'agit d'un simple problème de physique! Pour de très nombreuses raisons * l'ensemble des petites écoles rurales est le lieu privilégié pour la mise en place de toute réforme. C'est une véritable absurdité de le détruire en ce moment.

Un lieu de vie propice à l'enfant

Nous voulons répéter très fort qu'il est aberrant d'ôter l'enfant d'un environnement d'une richesse infinie qui est le sien. Qu'on na pas encore mesuré les conséquences de cette sorte de sevrage prématuré et brutal non seulement sur sa scolarité mais sur toute sa vie. Que les constats déjà faits par quelques notoires personnalités comme le docteur Montagné, à propos par exemple des dégâts provoqués par le temps passé par de jeunes enfants dans les transports scolaires, s'étendront à tous les problèmes de mauvaises structuration de la personne et ne feront qu'accentuer les phénomènes de société auxquels nous nous heurtons (drogue, violence...). Nous voulons répéter que les petites écoles constituent un milieu idéal pour la construction de la personne, la sociabilisation des enfants, l'extension progressive de leur environnement, un milieu naturellement à leur dimension.

 

Mettre les collectivité face à leurs responsabilités

Ceci ne veut pas dire que, telle qu'elle est, elle nous convienne!

Nous voulons pouvoir aussi dire aux collectivités que leur école DOIT leur coûter cher, qu'il est anormal que bon nombre d'entre nous fassions le ménage tous les matins ! qu'à de nombreux endroits encore les enfants n'ont toujours pour s'asseoir que les bureaux fabriqués il y a 100 ans ! qu'il faut que les enseignants puisse disposer d'un budget, comme toute entreprise, sans avoir à mendier sans cesse 3 sous ou à passer la plus grande partie de ses loisirs à faire l'organisateur de festivités pour remplir les caisses de la coopé ! que leur école peut être un véritable pôle d'attraction pour la commune aussi bien pour l'implantation de nouveaux parents que pour les enseignants, mais qu'il faut y mettre le prix, que ça vaut la peine, que la part de budget consacré aux enfants peut bien dépasser celle consacrée aux routes sans que ce soit un scandale!

Briser un cercle

Les classes uniques ne sont pas une fin en soi! Si nous défendons avec un certain acharnement la valeur des classes uniques, ce n'est pas pour les prôner comme structure idéale ! Nous savons que, dans de très nombreux cas, la classe unique n'est et ne doit être qu'un état provisoire. Les baisses d'effectifs qui provoquent la suppression du second poste et le passage à la CU sont, contrairement à ce qu'on laisse dire, rarement définitives. Toute courbe s'inverse, à un moment ou à un autre ! Mais, la CU a une si mauvaise image qu'elle provoque immanquablement la fuite vers le chef-lieu ... et la perte irrémédiable de l'école. C'est un véritable cercle vicieux ! Qui peut être rompu lorsqu'on a compris que la CU peut être un lieu de vie et d'apprentissages, encore pour longtemps plus favorable que l'école concentrationnaire!

Une autre école, d'autres structures

Nous ne sommes pas aveugles au point de ne pas voir cependant les problèmes posés par l'isolement et les faibles effectifs. Nous avons déjà apporté, depuis longtemps parfois, plusieurs réponses que nous voulons promouvoir comme par exemple l'utilisation des technologies nouvelles dans une pédagogie avancée de la communication, (le réseau ou les réseaux ont montré que dans la plupart des cas les enfants et les maîtres ruraux pouvaient être bien moins isolés que leurs homologues urbains!), le travail en commun et les rencontres régulières d'un secteur ..... Et nous sommes conscients qu'il faut repenser, avec tous les partenaires, toute la structure des régions rurales et que ceci ne veut pas dire vider les campagnes et concentrer l'école au chef-lieu de canton comme le voudrait d'une manière on ne peut plus simpliste Mauger! A ce propos, je voudrais rappeler que c'est cette solution qui avait été adoptée depuis longtemps en Roumanie, Hongrie et tous les pays de l'Est avec les conséquences que chacun n'a pas manqué de condamner ! Ce travail de réflexion et d'expérimentation immédiate, nous nous proposons de le mener, non seulement entre nous mais avec tous les partenaires.

 

Une école pour une nouvelle ruralité

Le problème de l'école rurale est bien entendu lié totalement à celui de la sauvegarde de la ruralité. Il est ahurissant de voir les organisation paysanne pleurer devant la désertification des campagnes sans se préoccuper un seul instant de ce qu'est l'école où vont leurs enfants ni de ce qu'elle est ! Il est ahurissant de voir la quasi totalité des organisation écologistes se préoccuper de santé, d'habitat, d'énergie, de nourriture, d'agriculture, et pratiquement jamais d'éducation, d'école ! Il est ahurissant de voir la totalité des association de défense de l'environnement, manifester pour le passage d'une autoroute qui va détruire le paysage et ne pas se préoccuper un seul instant de la destruction d'une école rurale comme si celle-ci ne faisait pas partie de l'environnement ! A travers elle, c'est tout un tissu qui est gravement menacé, bien plus que par un dépôt d'ordures ou le passage du TGV. A travers sa survie et son évolution c'est la possibilité d'une alternative, d'une nouvelle perspective. Nous voulons donc mobiliser tous ceux qui se disent préoccuper par la qualité de la vie, par l'avenir de notre société, par ce que nous laisserons à nos enfants mais aussi par ce que SERONT nos enfants, pour que le problème de l'école devienne LEUR problème, aussi capital que celui de la santé ou de l'agriculture.

L'école, centre d'une nouvelle culture!

Nous considérons que l'école est peut-être le point central ou tout au moins un des principaux de la sauvegarde et de l'évolution du monde rural. Au moment où la culture semble enfin devenir propriété de tous, nous pensons que chaque village a droit à un centre culturel et que celui-ci peut être et doit être l'école. C'est presque un retour aux sources si on songe à son importance il y a plus d'un demi siècle, c'est aussi une perspective enthousiasmante si on considère que le modèle urbain .. n'est pas forcément une réussite. La nouvelle culture sortira probablement des banlieues et des zones rurales, parce que c'est là où il faudra que chacun se prenne en main s'il veut y survivre et y vivre ... c'est peut-être notre privilège ! En tout cas on est quelques-uns à y croire.

 

Même si tu n'es pas concerné par une future suppression, tu peux nous aider, participer, propager l'info. Notre association est un peu particulière: d'abord elle est totalement horizontale, c'est à dire que chaque membre en assume la responsabilité (gestion télématique sur ACTI obligatoire de façon que chacun puisse informer les autres de ses actions). Ensuite nous ne faisons pas de prosélytisme: nous voulons défendre UNE école rurale, pas n'importe laquelle; c'est à dire que conserver une école rurale traditionnelle, même toute neuve avec du beau matériel où des cars permettant les regroupements pédagogiques pour faire l'école comme à la ville et accentuer une situation que nous condamnons ne nous intéresse pas. Et ceci nous mettra certainement bien souvent en opposition à d'autres défenseurs de l'école.

Bernard Collot Octobre 1990

 retour accueil

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

communication, sciences de l'éducation, recherche pédagogie pédagogique, école rurale, compétences, multiâge communication, développement local,  télématique  technologies, TICE, services de proximité, informatique, classes uniques, organisations sociales, territoires et pays, multi-âge ou multigrade, hétérogénéité ou  nongraded ou multi-programme, école rurale, recherche pédagogique, éducatif et innovation, pédagogie moderne ou pédagogie nouvelle, pédagogue multiage. éducation  - multiâge - multigrade - multicours - cours multiples - recherche pédagpgique