Éloge du travail « manuel »

 

Ce qui fait la vertu des conférences pédagogiques, c’est qu’elles nous permettent de revoir des collègues, de prendre connaissance des derniers potins et d’entendre la voix de son maître dans une parfaite neutralité de ton qui nous laisserait croire qu’il n’y aurait de pédagogique que ce que distille l’esprit du temps.

 

Dernier écho d’une de ces conférences pédagogiques :

« Tu sais quoi, l’IEN nous a dit qu’il fallait obligatoirement un manuel pour enseigner la lecture au CP».

Pas de surprise. Le vent de la hiérarchie n’apporte pas toujours le frais.

Je rencontrais plus tard un autre témoin de la scène. De ce qu’il me rapporta, je compris qu’en fait il n’était pas question, comme j’avais pu le croire la première fois, d’une position de principe ou idéologique de l’inspecteur. Il s’agissait en fait de penser le CP en termes de transférabilité des pratiques et des méthodes. Tout enseignant digne de mériter un CP doit permettre à celui qui le remplacerait à l’occasion, à celui qui accueillera ses élèves l’année suivante d’agir dans un format standard, donc reproductible.

Au fond cette injonction qui nous contraint au manuel viendrait du désir de rendre la tache plus aisée à tous les acteurs de l’éducation nationale. Généreuse intention.

Je suis convaincu que dans tout ça le cynisme est absent, tout au plus il y a de l’inconscient.

Cependant, de cette apparente générosité sourd du moins disant, de la fatale destinée, de  la pensée libérale dont le mot d’ordre est : ef-fi-ca-ci-té.

Dans le cas des manuels obligatoires, nous ne sommes pas sur le terrain idéologique des méthodes d’apprentissage de la lecture mais bien sur la nécessité de faire correspondre à chaque classe la pièce complémentaire pour permettre aux évaluations d’être plus efficaces, d’avoir un traitement des résultats plus efficace pour avoir des réponses pédagogiques plus efficaces afin de remédier plus efficacement aux problèmes mesurés.

L’enseignement de masse porte en lui des représentations telles qu’en amont et en aval cela fasse masse :

un enseignement de masse pour des apprentissages de masse, avec des méthodes de masse, pour appliquer un programme de masse avec des objectifs de masse, issue d’une pensée de masse affirmant sa volonté de masse à obtenir des résultats de masse.

Et tout ça pour quoi ?

Permettre à ceux qui vont vous suivre d’agir en conformité. Sans surprise. Sans incidence. Sans incertitude. Pour quoi ?

Pour permettre de réduire les ruptures, les traumatismes, les malfaçons, les sentiments d’impuissance, les angoissants hasards.

Bref, pour éviter la vie,

pour donner raison à une organisation contestable de notre société, organisation qui se lit dans son système éducatif.

Et ce que cette société réclame de son système éducatif à corps et à cris, c’est que chaque enfant puisse enfiler la pantoufle de verre (ou vair).

Mais l’histoire de Cendrillon est un éloge de la singularité.

En relisant Cendrillon on comprendra qu’aucun enfant ne rentrera dans la pantoufle, sauf un.

Une fois encore la pensée scolastique et ses plus fidèles laudateurs se mettent au service du politique, une fois encore c’est l’enfant qui devient la chair à caution de toutes nos coupables insuffisances.

*****

« Quand est-ce que tu vas rentrer dans le moule ? » hurlait un collègue il y a quelques années  après un enfant turbulent, dissipé, paresseux, mal élevé, incontrôlable et donc incontournable. …. Et plus il lui « tapait » dessus, et plus l’obstacle s’enfonçait, s’enracinait, croissait et prenait de l’épaisseur.

 

Demain il fera beau, c’est mon inspecteur qui me l’a dit.

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