Excellence

 

Il faut proposer l’excellence aux enfants les plus en difficultés ou à ceux issus de milieux défavorisés.

Comment peut-on prétendre les motiver quant il s’agit pour ces enfants d’essayer d’atteindre un modèle qui est celui adapté à l’élite, fabriqué par l’élite ?

Le modèle éducatif français est le modèle du jardin à la française : c’est un jardin qui est fait pour et par les élites. Prétendre à l’excellence, prétendre la proposer au nom d’une exigence éthique et d’une marque de respect pour ces enfants issus de milieux étranger à ces modèles, c’est leur affirmer que le seul modèle acceptable c’est celui des élites. Non seulement il risquera de produire de l’échec, effet contraire à ses intentions, mais en plus il atteindra au plus profond les individus en dégradant leur estime de soi si tant est qu’elle ne soit pas déjà bien entamée et chargée déjà de profondes désillusions.

C’est également nier les identités en affirmant que seul le savoir de l’élite vaut la peine d’être enseigné, d’être appris. Or, le savoir est incomparable par les chemins qu’il emprunte pour produire ses effets.

Ce chemin c’est l’expérience individuelle.

Nier les expériences de chacun en affirmant qu’il faut tendre vers le meilleur, c’est hiérarchiser les savoirs et marquer du mépris ce qui constitue notre identité.

« Versailles est ton horizon ». Versailles est une vue de l’esprit et ne répond en rien à la nécessité d’une existence. Elle est un exercice de style, un standard qui, par sa sophistication, tente de ravir l’attention à la nature elle-même.

Quand chacun fait le tour de son carré de terre pour se projeter dans une illusion végétale, il y a peu de chance pour qu’elle produise l’effet de motivation escompté. Elle attirera ceux qui sont éduqués dans l’admiration de telles conformités, mais également ceux qui se convaincront que la culture exogène est meilleure et correspond à une réalité d’intégration.

Ce qui frappe par les témoignages de personnalités comme Azouz Beghag, c’est l’insistance qu’ils ont à témoigner de la  conviction profonde d’un parent à faire de leur enfance un modèle d’abnégation au service d’un seul objectif : la réussite scolaire, c'est-à-dire l’assimilation d’un modèle dont la seule raison d’être n’est pas son utilité par nécessité, mais d’acquérir le costume de la réussite sociale, celui que portent ceux qui ne se demandent pas si demain il fera beau, mais dont l’objectif essentiel est de continuer à annoncer le beau temps et entretenir l’illusion qu’il ne faut rien changer, pour empêcher leur ciel de s’assombrir. Dans ces exemples, comme celui de Beghag, ce qui renforce la position de principe qui rend la parole vraie sans besoin de démonstration, c’est quand l’origine sociale est des plus modestes. Le père de Béghag était analphabète et immigré. Une telle expérience en amont autorise à prétendre ne pas supporter de remise en question en aval. « Je sais de quoi je parle et n’ai en rien l’obligation de démontrer mes convictions … au risque de les démonter ! »

 

Les élites cultivant le même jardin depuis tant d’années, ils ne savent même plus si le modèle est utile, mais ils pensent par la reconnaissance que la société renvoie de leur position sociale, qu’elle est bonne pour l’émancipation. En cela, ils se croient maître de leur destin, de leurs opinions et de leurs représentations. Or ils sont enfermés par ce jardin si policé qu’il n’est non seulement en rien utile à toute émancipation mais qu’en plus il éloigne de la vision de la nature réelle et des formes d’adaptation au réel. Cela les amène à prendre des décisions absurdes et complètement contre nature car homicide pour l’ensemble de l’espèce.

Si les allées ne sont plus désherbées, elles auront tôt fait d’être recouvertes d’herbes indésirables qui produiront du désordre. Le buis ne mérite-t-il pas de croitre aussi naturellement qu’il le peut sans qu’il en soit dommageable pour notre espèce ?

 

A quoi ressemble un buis en croissance naturelle ?

L’élite ne le sait pas, pour avoir toute sa vie durant suivi les leçons de ses maîtres qui lui ont dit de tailler le buisson pour le « former » à  son concept. Les « sauvageons » eux, savent intuitivement à quoi ressemble un  buis en croissance naturelle, eux dont le jardin est fait d’espèces en croissance subspontannée.

La peur d’être envahi, d’être débordé, d’être catégorisé dans un rang qui nous mécontenterait, cela nous conduit à préférer détruire notre milieu, plutôt que de chercher à cohabiter, plutôt que de nous adapter.

La psychologie est fatale à notre espèce.

Monoculture, pesticide sont les armes radicales de la résolution de nos incertitudes.

La reproduction de ce type de jardin depuis tant d’années ne nourrit plus les consciences par d’éventuelles dissonances. Elle confirme le conforme, car elle assoit un pouvoir qui n’est autre que la reconnaissance d’un système qui a mis les élites là où elles sont.

C’est ainsi que des postulats se trouvent placés à posteriori de la démonstration.

Un postulat est un constat. Un fait par nature incontestable par la raison et qu’il n’est pas nécessaire de vouloir « déraisonner ». C’est une expérience universellement partagée par les effets observés.

Quand  Freinet dit : « la vie est », c’est un constat, un commencement à partir duquel la raison va construire des hypothèses et tenter de les vérifier par son adaptation.

Aujourd’hui, les élites et leur école ne disent pas « la vie est », mais affirme : « l’école est », « la réussite sociale par les diplôme est », « la compétition constitutive de notre nature est », « la fracture sociale est », « la croissance économique est » etc … ils ont réussi à rendre non contestables des idées en les rendant fatales.

Le paradoxe dans cette volonté  d’imposer à tout prix ce modèle de jardin, rend contradictoire la performance à vouloir dire le contraire.

Ce qui convainc ces élites de leur bonne foi, s’ils pensent avoir raison, c’est que leur propre expérience nourrit leur certitude.

Ces expériences si singulières pour chacun d’entre nous au point de devenir incomparables entre elles même  quand elles produisent des effets semblables.

Si les élites avaient conscience de cette réalité constitutive pourtant de notre singularité, elles percevraient immédiatement la contradiction dans leur volonté de normaliser toute chose en présence.

Ces mêmes élites, qui semblent si bien convaincus de leurs positions de principe, se montreraient bien embarrassées si elles avançaient ou validaient des idées bien plus individualisées.

Un groupe social constitué semble homogène par les valeurs qu’il semble défendre de façon très majoritaire. Or il ne s’agit pas de se montrer dans le détail, dans ce qu’on est, mais bien de rendre vague ce qui sert à renforcer notre position sociale. On force le trait, on caricature, on généralise.

Quant la discussion s’approfondit dans une relation toute en confiance ou loin de ses pairs qui pourraient nous voir comme un mouton noir ou comme un élément faible et par conséquent plus tout à fait représentatif, on constate assez vite l’émergence des positions singulières de chacun qui rendent alors totalement obsolètes les corporatismes de tout poil.

Attitude défensive : je défends ce qui nourrit mon estime de soi.

Principe propre à tous.

Or celui qui gagne à ce jeu de la réussite sociale, c’est l’élite.

Le peuple s’en inspire et ne veut pas non plus trop de désordre, trop d’aléatoire, trop d’incertitude.

Or, se dit-il, si dans ce jeu de la maitrise des illusions, ceux qui réussissent le mieux sont les clercs et bien ce sont eux qu’il faut suivre, c’est leur chemin qu’il faut emprunter.

Si ces derniers nous disent que le meilleur système éducatif c’est celui qui les a formés, c’est qu’ils ont raison.

Et comme tous veulent se nourrir de leurs mêmes certitudes, respirer la même insouciance, la compromission devient la règle. La raison se met à cultiver l’illusion d’un besoin, rendant l’accessoire indispensable.