Le tableau du couloir
ou l’éloge des produits frais
Corey a réalisé sur le tableau du couloir, en compagnie de Quentin, un dessin à la composition étonnante. Je vous passerai l’exercice de style qui consiste à vous décrire par écrit le dessin en question. Du reste, peu importe la trace. Ce qui m’importe, c’est la place occupée par ce tableau dans le couloir. La place ou la fonction. La poule ou l’œuf.
Devant ma classe, il y a un espace suffisamment grand pour y installer une table pouvant accueillir 4 enfants et permettre au vingt et un de 4, 5 et 6 ans de s’habiller sans gène. Cet espace achève le déroulement d’un long couloir en béton armé.
Quand je fus nouvellement nommé dans cette école maternelle, le tableau noir occupait déjà le mur du couloir en face de la porte d’entrée de ma classe. Au départ, je l’utilisais pour donner un peu d’information aux parents, très vite effacée par les enfants qui, à cette occasion, montraient à leur camarade combien ils étaient forts dans l’ « effaçage » de tableau. De même, devant ce tableau fixé à hauteur d’enfant, se trouve un banc sur lequel les enfants s’installent pour se chausser et, en même temps, font disparaitre avec leur dos une partie de mes messages.
J’ai du râler un jour … contre moi de n’avoir pas constaté avec autant d’évidence que ce tableau était mal placé, que le banc était mal placé, que les enfants étaient mal placés et, qu’à la vérité, c’étaient les représentations du maître qui étaient mal placées.
Ce tableau destiné à l’information est devenu tableau d’expression libre pour les enfants.
Quelles traces peut-on y voir ?
Des dessins monos et polychromes, des écrits, des lignes, des traits. Mais des productions libres, libres, libres. Tellement libres qu’elles sont éphémères et que la disparition est peut-être une composante de cette expression libre. Je ne photographie pas, je ne redessine pas, je ne demande pas de reproduire la composition. Sa nature est fugace et éternelle. Fugace à nos yeux, éternelle dans nos mémoires, dans nos expériences à l’ouvrage. Mais ce qui est remarquable, c’est que la qualité des œuvres ne s’en trouve pas altérée. Les enfants mettent la même application à réaliser des compositions tant éphémères que durables. Leur disparition n’a jamais provoquée de pleurs ou de disputes.
Cependant, que de frustrations ai-je pu ressentir après le passage du chiffon sur ce qui me semblait singulier. Mais quoi ? Je me sais prisonnier de mon obsession de la conservation. C’est ma culture. C’est mon temps. On garde, on conserve, on archive. Pour quoi ? Rendre notre monde meilleur ? Élever l’humanité à plus d’humanité ? C’est raté. C’est le renfermé qu’il sent notre monde. Le musée.
Le tableau noir, c’est le chef d’œuvre et non ce qui est dessus. Parce que le tableau noir autorise, permet, incite, libère.
Ce tableau est un chef d’œuvre permanent.
« Combien pour ce tableau ? … une vie ? Inestimable ! »
Post-scriptum :
Les productions fugitives du tableau noir m’ont fait penser à ce que certains enfants font de leur réalisation. Il s’agit de ces enfants qui cachent : ils collent, ils peignent, ils écrivent et puis, ils plient et ils agrafent ou ils collent quelque chose dessus. Ils nous montrent, par exemple, une très jolie composition. Nous les complimentons. Ils sont visiblement contents et, cinq minutes plus tard, nous découvrons avec stupéfaction que tout a été recouvert de peinture noire.
Pour de vrai, ce qui les contente, c’est d’être complimenté, c’est d’être aimé. En fait l’œuvre n’est pas fugitive, elle n’est qu’un moyen. Elle n’existe pas en soi. Il faut être assez obsédé par la rés-alité pour n’y voir qu’une chose désincarnée. Un enfant est un être en constante réincarnation.
Finalement je crois en la réincarnation. Je la constate tous les jours.
Ma classe ?
Un vrai cimetière peuplé de mes illusions.
Demain il fera beau,
alors j’ouvrirai les fenêtres. (retour sommaire chronique)