« Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? »
(Victor Hugo)
Ce texte a été écrit suite à un échange sur une liste d'enseignant à propos de la création d'un service public de la petite enfance. Les critiques adressées à l'école maternelle, en particulier sur l'âge d'entrée à l'école maternelle, appuyés par les propos de BENTOLILA, ont fait fortement réagir le monde enseignant.
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"Pour le linguiste Alain Bentolila, les enfants scolarisés trop tôt manquent de vocabulaire ce qui nuit à l'apprentissage de la lecture.
…S’agissant des évaluations des acquis cognitifs à l’entrée du CP, cette scolarisation précoce apparaît comme globalement bénéfique. Cet avantage, qui se retrouve dans plusieurs domaines : compréhension orale, familiarité avec l’écrit, familiarité avec le nombre, est cependant faible."
Ces deux affirmations me semblent spécieuses et très complémentaires.
Concernant la première, il va de soi que dans le cadre de l’école maternelle française et de son organisation canonique matérielle et pédagogique, les espaces d’échanges sont tellement contrôlés que, pour un enfant, construire des expériences de communication relève d’un vœu pieux.
En gros, et cependant à peine caricaturée, à quoi ressemble cette forme canonique ?
Une classe divisée en 4 groupes désignés par des couleurs, à qui on propose 4 ateliers : 1avec l’enseignant, 1 avec l’atsem et deux « libres », non pas libres de choix d’activités pour les enfants mais atelier « libre » dont l’activité est choisie par l’adulte sans son contrôle direct.
Les autres temps de classe sont des activités en regroupement.
Toutes les activités sont proposées par l’enseignant.
Comment des enfants dont les actes, les déplacements et donc les rencontres sont à ce point controlés par l’adulte peuvent-ils construire durablement des expériences de communication ?
Les seules expériences dont ils disposent sont celles qui vont conditionner les stratégies de réussite attendue et les stratégies d’évitement de l’activité pour répondre à un besoin interne de libre expression et de communication.
Quand pendant 4 ans au pire, un enfant est soumis au même régime, il ne peut avoir du monde qu’une représentation réduite.
Quand on propose à un enfant le même menu tous les ans, il ne faut pas s’étonner au regard de certaines évaluations du système éducatif que les enfants manquent d’appétit.
Le seul espace « libre » d’action dont dispose l’enfant c’est la cour de récréation qui est gérée bien souvent à la « va comme je te pousse ». Autrement dit la cour de récréation produit des effets contraires à une bonne socialisation qui suppose une mise en sécurité physique et affective de l’enfant. Dans la cour règne l’arbitraire, la loi du plus fort, un relativisme des adultes porté sur les plaintes des victimes qui doivent s’arranger avec leurs agresseurs.
Nathalie Roucous, maitre de conférences en sciences de l’éduc à Paris 13, à propos du jeu, disait entre autres choses importantes dans un entretien accordé au journal « éducation enfantine »en juin 2006 que « le jeu peut être un moyen de socialisation, mais que la forme de l’école maternelle aujourd’hui en fait quelque chose de restrictif. Etre socialisé, c’est savoir obéir, respecter les règles, les consignes ; c’est rentrer dans le moule proposé par l’adulte. Le seul espace de socialisation un peu ouvert, en particulier pour la socialisation entre pairs c’est la récréation. Mais paradoxalement, celle-ci n’est jamais conçue par les enseignants comme espace d’éducation comme le montre l’absence de discours sur cet espace-temps qu’on cherche d’ailleurs à réduire au minimum. »
A ce constat, il faut ajouter cette consternante banalité à voir dans les classes des effectifs d’enfants au-delà du raisonnable quelque soit leur âge. Il n’est pas rare que des classes de « tout-petits » accueillent jusqu’à 30 enfants, sans que personne au sein de l’institution ne s’en préoccupe au point d’en faire une priorité.
La réalité est que l’école maternelle offre un milieu beaucoup plus pauvre que le milieu familial même défavorisé dans la mesure où, au moins jusqu’à l’âge de 5 ans, la famille est un lieu où les expériences ouvertes sont nombreuses et suffisantes par nécessité quand bien même ce ne sont que des micros expériences.
A l’école, chaque activité est proposée pour répondre à une attente institutionnelle, chaque activité doit produire un effet attendu par l’enseignant.
La plupart des activités sont fermées, la plupart des espaces sont clos.
Autrement dit ce n’est pas la scolarisation dès deux ans qui empêche les enfants d’acquérir du vocabulaire, c’est l’école.
La deuxième affirmation n’est que le constat d’une réponse adaptée à la demande de l’école élémentaire : quand on prépare de façon caricaturale les enfants aux conditions d'accueil et d'enseignement du cp, quand l’école maternelle n’est qu’une propédeutique de l’école élémentaire, cela ne peut produire que des effets attendus … au cp.
A force de contraindre un individu à partir d’un point A pour aller vers un point B toujours par le même chemin, il y a en effet des chances pour qu’au moment d’une évaluation sur sa connaissance du trajet il produise les effets attendus.
N’empêche, malgré tant d’acharnement de la part de l’institution, les résultats ne sont pas du tout probants, ce qui est rassurant.
Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ils vont à l’école française ma bonne dame, championne des pays de l’OCDE pour la souffrance scolaire.
Et quelle réforme nous proposent tous ces gens si bien armés pour penser notre société ?
Gens de droite, gens de gauche, intellectuels, élus.
Et bien, ils proposent plus d’école pour « aider » les enfants en « difficulté ».
Ils ne se rendent pas compte qu’en proposant plus d’école, ils proposent plus de souffrance.
Car les conditions d’accueil de notre école ne sont pas remises en cause.
Ni les contenus programmatiques.
Ni la gestion de l’hétérogénéité.
Quand il s’agit de « plus » d’école, c’est de cette école qui les a menés là où ils sont, eux, ces modèles de réussite sociale.
C’est cette école qui, aujourd’hui, rend nos enfants si tristes pour presque la moitié d’entre eux.
De même, ces zélites parlent d’égalité des chances.
Or l’école n’est pas une filiale de la française des jeux.
Ce qu’ils entendent par « égalité des chances » c’est l’affirmation selon laquelle chacun bénéficie des mêmes conditions pour agir … au départ. Après c’est chacun pour soi. Au bout du compte t’as de la chance ou t’en a pas si t’es pauvre ou riche, si t’es dedans ou dehors, si t’a faim ou si t’es repu. C’est comme ça.
Quand l’école cessera de réduire la réussite d’un enfant à sa seule capacité à répondre aux questions qui n’intéressent que l’école, quand l’école cessera de parler d’enfant en « difficulté » masquant en cela son incapacité à gérer l’hétérogénéité des groupes par nature, quand l’école cessera de parler d’échec scolaire, …quand l’école évaluera son système, ou plutôt son modèle à l’aune de son vocabulaire, peut-être qu’ enfin il y aura à espérer que les mots de l’école ne soient plus un indicateur de maux.
Demain je rase gratis … s’il fait beau.
Christian ROUSSEAU novembre 2006