« Eduquer dans un monde en mutation » ne risque t-il pas d’être un slogan comme les autres dans un monde qui, pour avoir perdu ses grandes idéologies de référence, n’en reste pas moins dogmatique dans ses habitudes, dans ses modes, comme dans son langage ?
Voici donc d’autres mots, pour dire autrement, ce qu’on peut penser d’une mutation qui reconduit l’éducation à ses sources.
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Rien n’a changé !
Par Christian ROUSSEAU, Professeur des écoles
Eduquer dans un monde en mutation … un tel intitulé sent la modernité, invite à s’interroger sur une spécificité actuelle qui nous obligerait à penser l’éducation autrement. Or rien de tout cela ne nous permet de penser que si le monde change de peau, il nous contraindrait à éduquer autrement.
Lorsqu’un serpent change de peau, il ne change pas de nature. Tout simplement cela se voit, cela saute aux yeux. Son mode d’adaptation n’est pas celui de l’homme dont la peau se refait régulièrement et en toute discrétion.
Nous sommes tellement sensibles aux apparences que nous voyons dans les nouveaux modes de communication : le téléphone portable, l’ordinateur et internet… les signes d’une modernité que nous avons un peu vite fait d’assimiler à une mutation du monde.
Nous oublions que, jusqu’à il y a seulement une vingtaine d’années, le monde a bel et bien fonctionné sans ces technologies et qu’aujourd’hui encore une large portion de l’humanité, plus préoccupée de savoir si elle va boire à sa soif et manger à sa faim, non seulement en est exclue, mais se trouve coupée d’un monde privilégié qui confond son confort technologique avec la satisfaction des besoins essentiels.
Ainsi donc, ce que nous appelons « monde en mutation » n’est-il pas ce petit monde qui nous conditionne au point de nous faire prendre des besoins artificiels pour des besoins fondamentaux – ce petit monde qui n’est que le nôtre ?
En matière d’éducation, la question des besoins qu’elle est censée satisfaire, conduit plutôt à se poser les questions suivantes : comment éduquait-on il y a seulement vingt ans ? Quels étaient les besoins en éducation ? Sommes nous si différents aujourd’hui au point de nous demander si l’éducation est une nécessité différente de celle d’il y a vingt ans ?
En vérité rien n’a changé !
Les mots génèrent des illusions qui viennent occuper ça et là, comme des peaux nouvelles, la place de la chair. A force de dire et de répéter, pour s’en convaincre, que le monde change, on oublie ce qui ne change pas : les individus, ce qui les constitue, les rapports entre les individus, ce qui les oppose ou ce qui les lie, en somme ce qui constitue une société.
A considérer ces réalités, on peut dire que la question de l’éducation est la même que celle qui était posée il y a 20, 30, 40 ou 50 ans.
Loin des illusions matérialistes qui voudraient nous faire croire que les objets techniques produisent les effets moraux qu’on leur prête : « moulinex libère la femme », « internet rapproche les individus », la vérité est d’un autre ordre.
Quand le soir j’éteins mon ordinateur, je suis seul et enfin confronté à la réalité. Il est plus difficile de construire un projet avec le voisin qui fait de la musique trop fort ou dont le chien défonce régulièrement la clôture pour aller faire ses besoins dans notre jardin, que d’aller faire le beau sur internet sur des listes d’échanges.
Mon voisin sera toujours là, que mon ordinateur soit allumé ou éteint, en usage ou en panne. Et la réalité de mon voisin est incontournable puisqu’elle est réalité.
Et mon voisin est le témoin direct de mes capacités à entrer en communication avec lui de façon plus ou moins heureuse.
Réfléchissons un instant : qu’y a-t-il de plus satisfaisant pour soi dans une relation individuelle ? Réduire les tensions avec son voisin et entrer dans une vraie communication faite de cordialité, d’écoute et de propositions, ou dérouler des phrases sur un support, l’ordinateur, qui forme un rempart infranchissable ?
On sait que l’épreuve la plus difficile à affronter pour un être humain, c’est le face à face.
De cette réalité, Levinas avait construit un axe philosophique essentiel. Le visage de mon voisin peut m’angoisser jusqu’à me faire déménager.
Au fond, la modernité et ses attributs matériels ne sont que des tentatives pour nous éloigner de cette angoisse ontologique du face à face.
Eduquer, c’est apprendre par des constats que, pour vivre ensemble, il y a des contraintes qui génèrent des obligations vis-à-vis des membres de la société. C’est permettre à chaque individu de constituer un patrimoine d’expériences individuelles pour mieux affronter l’insoutenable incertitude du face à face.
Dans un monde quel qu’il soit, toujours en mutation cependant, il y a des faits, des objets, des espaces et du temps. Quand bien même nous contesterions ces réalités, en convaincre le plus grand nombre par la parole se révèlerait très insuffisant et, de surcroît, risquerait de créer des tensions confirmant ou infirmant les opinions déjà constituées.
Quand on éduque, il n’y a pas d’opinion à défendre auprès de ceux qui nous sont confiés. Quand il y a un obstacle en travers de notre chemin, pour ou contre cet état de fait, il nous faudra trouver des réponses adaptées pour éviter cet obstacle. Les réponses devront être adaptées à chacun afin d’éviter aux plus fragiles de se sentir anéantis par un sentiment d’impossible mais plutôt stimulés par le désir du possible.
Voilà pourquoi le modèle social de la coopération est intéressant car il montre que la somme des solutions individuelles peut-être mise à la disposition de tous pour permettre à tous de faire le meilleur choix, c'est-à-dire ce qui lui est possible de faire dans l’état de ses moyens.
Les expériences disponibles créent un système dont les réseaux vont se démultiplier pour le rendre infiniment plus utile et nécessaire que la simple accumulation de savoirs individuels.
Or ce que notre système éducatif promeut, c’est toujours un modèle d’empilement des savoirs où l’individu se voit désaffecté de son expérience propre, au profit de ce qu’on lui enseigne comme étant supérieur à ce qu’il sait, c'est-à-dire à ce qu’il est.
Cependant je suis ce que je sais. Je sais ce que je suis.
L’éducation nationale est une machine à broyer les identités. Le savoir qui est transmis n’a rien d’universel, il est une simple enflure universaliste dont l’idéologie irrigue la moindre de ses ramifications. J’entends par idéologie ce qui donne la priorité à l’idée plutôt qu’à l’individu, plutôt qu’à l’expérience. Dans une telle démarche, il faut - pour confirmer ce qui semble aller de soi - des gestes autoritaires, des affirmations péremptoires, des réseaux de formateurs qui entretiennent l’illusion … et ce, en toute bonne foi !
Car c’est en toute bonne foi que les choses se font. Notre régime politique n’est pas autoritaire et l’on constate que les programmes de l’Education Nationale écrits sous un gouvernement de gauche ou de droite, comportent le même essentiel. Il s’agit là d’une idéologie de la fatalité.
Comment se convaincre qu’une idéologie dont on est le fruit et qui nous a si bien récompensés en termes de carrière professionnelle, est fondée, si ce n’est en la justifiant à posteriori au nom d’une démonstration qu’on ne saurait remettre en cause et qui n’est ainsi qu’un postulat. Il faut pourtant se rendre à l’évidence que les constats et les faits existent depuis bien trop longtemps, qui montrent l’impasse des choix pédagogiques de notre système éducatif. Ne pas interroger le système, ne pas interroger le modèle de société dans lequel il s’inscrit, partir de ses effets – y compris les plus pervers - pour proposer des solutions qui n’en retiennent que les présumés bénéfices, cela ne revient-il pas à préférer changer le chauffeur d’une machine qui roule à toute vitesse en direction d’un mur, plutôt que de l’arrêter dans sa course folle ?
Mais si la machine s’arrête … c’est le grand face à face !
Et là, notre cerveau reptilien ne répond plus de rien. C’est pourquoi il faut éduquer. Il faut toujours vouloir éduquer pour apprendre le face à face. Comment ? A l’école, comment ?
Tiens, l’école ….
L’école est un postulat en soi. Un postulat à posteriori. Il serait facile de démontrer l’inutilité de l’école pour que la question de l’enseignement, de l’apprentissage, ne commence plus par cette fatalité : l’école.
La question de l’école n’est pas celle qu’on croit. Elle n’est pas pédagogique. Elle n’est pas l’effet d’une querelle sur les méthodes de lecture.
Elle est sociale.
Comment faire cohabiter des individus qui ne se sont pas choisis, dans un lieu qu’ils n’ont pas choisi, pendant un temps qu’ils n’ont pas choisi, avec des histoires, des expériences individuelles très différentes, incomparables ?
Posez cette question et vous verrez qu’elle n’est pas spécifique à l’école.
Mais elle intéresse l’école… puisqu’à cette heure, l’école existe en tant que représentation et organisation sociale, en tant que représentation idéologique, bref en tant que mythologie.
C’est parce que la pédagogie reste le plus souvent archaïque qu’on en est arrivé à faire prendre une évolution technologique pour une révolution. Voir dans certaines avancées techniques un facteur de progrès n’est qu’un prétexte à masquer l’essentiel, à contourner ce qui fait obstacle. En allant à la rencontre de ces objets qui restent éloignés de nous, on en oublie ce qui nous est proche : ceux qui vivent avec nous, ici et maintenant et qui ont d’ores et déjà besoin de nous.
Toujours éduquer dans un monde toujours en mutation, avons-nous d’autres choix ?