Outils et méthode naturelle dans la pédagogie Freinet

Des outils aux chaudrons en passant par les fenêtres ouvertes

Intervention au stage du Groupe de l'Ecole Moderne de l'Ain  - 2007

Avertissement : Tout ce qui suit est entièrement subjectif et toute ressemblance avec LA vérité du stage est totalement fortuite et indépendante de notre volonté.

 J’étais chargé de me promener d’un thème à l’autre dans les grands ateliers du matin. La promenade s’avère frustrante puisque qu’on n’entrevoit que des bribes qui vous mettent l’eau à la bouche, mais aussi étonnante… vous allez voir !

 Premier jour : je vais m’imprégner de multiâge qui va sûrement faire surgir d’autres approches. Et qu’est-ce qui surgit ? les outils !

J’attaque par le multiâge ! Chacun sait que c’est ma tasse de thé. Je pensais trouver dans cette salle une majorité coincée contre son gré dans une classe unique ou une classe de cycle et venant chercher du secours. Pas du tout. Le tour de table fait apparaître une étrange contradiction entre attirance et inquiétude. Un sentiment diffus que le multiâge doit bien provoquer quelque chose. Un participant attend même du multiâge d’être provoqué lui-même ! On semble attendre… quelque chose.

Du coup lorsque l’on se trouve dans la position d’avoir à proposer une restructuration de l’école en classes hétérogènes, on se trouve quelque peu embarrassé : effrayer, pas effrayer ? provoquer pas provoquer ? « Donnez-nous des arguments ».  Du coup on se rend compte de la chance de ceux qui sont en classe unique rurale (la question ne se pose pas !) ou en zone difficile (on a moins à perdre). Les arguments qu’ils soient théoriques ou statistiques ou de témoignages existent en quantité mais, le problème, c’est qu’ils nécessitent que l’on pénètre dans une représentation totalement différente des apprentissages, de l’acte éducatif, de sa position d’enseignant,… de l’école.

Modifier ses représentations n’est aisé pour personne et demande du temps. Pendant cette phase de démarrage du chantier, j’ai eu l’impression que l’on n’était pas forcément… dans le multiâge ! Les propos tenus pouvaient tout aussi bien concerner n'importe quelle classe mono-âge ! Comme quoi il est extrêmement difficile de se débarrasser des représentations avec lesquelles on s’est soi-même structuré pour basculer dans un monde où il faut en reconstruire d’autres. C’est exactement la même chose que le passage du monde de la pesanteur et de la verticalité au monde aquatique. Lorsque l’on plonge dans la piscine où l’on n’a pas pied, on se noie parce que les repères habituels ne fonctionnent plus.  Mais, à la lecture des premiers messages échangés après la rentrée, je vois que ça y est : une fois dans la piscine… tout commence à s’éclairer avec les premières tasses bues !

Le premier thème abordé dans ce chantier a été celui des outils. J’ai été un peu perplexe et me suis même dit que c’était dû au fait que c’était mon vieux copain Roger, pilier vétéran du chantier outil de l’icem, qui drivait le groupe ! Mais finalement non, et ce n’est pas surprenant : c’est bien dans une classe multiâge que l’on a encore plus besoin d’outils… parce que c’est une classe multiprogrammes ! La distinction est rarement faite, c’est dommage : les difficultés, s’il y en a, viennent du multiprogramme et pas du multiâge ! quand je vous disais que c’est un problème de représentations ! Il n’empêche que le besoin d’outils est bien plus fort dans ces classes. Mais s’agit-il d’outils qui seraient spécifiques ? Pas du tout. D’ailleurs vous aurez beau chercher dans les catalogues, quels qu’ils soient, il n’y en a pas ! Et pourtant je peux vous affirmer que dans toutes les classes uniques vous retrouverez des « bled », des fichiers autocorrectifs (pas forcément ex CEL, ce peut être des fichiers des Nathan ou autres Hachette qui se sont emparé du concept !), des plans de travail, même si c’est pour que les enfants y indiquent les numéros d’exercices de bled ou de problèmes qu’ils devront faire dans la journée.

La quasi totalité des outils dont on parle ont pour fonction essentielle de permettre à l’enfant de faire… seul[1] ! D’où leur place essentielle dans les classes multiâge, où d’ailleurs une bonne partie est née. Ils répondent tous à cette nécessité première. Le « faire seul » pouvant se décliner de différentes façons : Faire seul le programme ; si on appelle un chat un chat, une bonne partie des fichiers autocorrectifs a cette fonction, ce qui n’a rien de honteux. D’accord, c’est aussi faire différemment. Mais il n’empêche que l’on est toujours dans la représentation initiale de l’acte éducatif. Si l’on pesait l’ensemble des outils utilisés ou si l’on mesurait le temps d’utilisation, la balance plongerait sans hésiter du côté de ceux plus ou moins liés au programme et pour les classes hétérogènes auX programmeS. Dans le même ordre d’idées, il y a m’évaluer seul… et tout ce qui va tourner autour de cette autoévaluation… qui est quand même le plus souvent et en réalité l’autoévaluation d’où chacun en est… dans le programme[2].

Et puis il y a aussi ce que l’on pourrait appeler démarrer seul… Nous changeons un peu de registre et nous nous engageons dans les outils d’incitation (le plus souvent encore des fichiers). Incitation à la recherche, à la création. Nous échappons alors un peu au programme. Ces outils sont souvent rangés dans des ateliers. Curieusement, l’atelier en lui-même n’est pas forcément considéré comme un outil. Si le plan de travail a généralement ce statut, ce qui s’appelle réunion ou quoi de neuf ou conseil ne semblent pas rentrer dans cette catégorie. Et si je demande et le marteau ? la question semble incongrue ! pourquoi pas d’ailleurs puisque le marteau peut être considéré comme un simple  instrument au même titre qu’un crayon ou une gomme.

 Si la question des outils est venue en premier dans cet atelier, cela n’a rien d’anormal puisqu’elle est encore plus primordiale en classe multiâge. Mais si j’enlève tous les justificatifs que chacun met autour (justificatifs dont je ne mets pas en cause la validité), il reste une fonction essentielle : que chacun soit le plus possible occupé. Et on peut rajouter dans des occupations auxquelles on peut assigner un objectif le plus pédagogique possible… si possible ! Les premiers messages de rentrée dans la piscine scolaire montrent bien que c’est quand même une préoccupation très terre à terre dont on ne peut pas faire l’impasse.

Mais alors il faut bien s’interroger sur ce qui a fait et fait toujours le succès des classes uniques : que se passe-t-il dans les interstices ?

Si grâce aux outils on élimine les interstices et la dissipation qu’ils permettent, on peut supposer que les classes hétérogènes ne produiront plus les résultats surprenant qu’on leur attribue… puisque c’est la différence essentielle et incontournable entre une classe homogène, même freinet, et une classe unique, même traditionnelle ! Et la dissipation, qu’est-ce que c’est ? en général c’est le bordel ! Pour certain c’est quelque chose qui n’est pas trop scolaire… mais qui est quand même soigneusement contrôlé et/ou utilisé. En réalité, c’est tout ce qui nous échappe, à nous les contrôleurs pédagogues ! Donc, dans tout ce qui nous échappe, c’est là qu’il se passe quelque chose qui contribue fortement (je n’ose dire totalement) aux apprentissages. Quelque chose de forcément… naturel ! C’est ça qui est bigrement angoissant ! On sait tous que les gaulois n’avaient peur que d’une chose : que le ciel leur tombe sur la tête ! Alors, comme c’était l’heure d’aller se boire un petit apéro, je me dis : bingo ![3] faut que j’aille voir demain ce qui se passe dans… la méthode naturelle, là est sûrement la réponse !

 Le lendemain, je cherche comment la méthode naturelle va m’expliquer ce qui se passe dans les interstices laissés libres par les outils !

 Je prends cette fois le train en marche, directement dans un des wagons (le grand groupe scindé en plus petits groupes).

On doit tous avoir sa propre petite idée de ce qu’est la nature ou le naturel. Chassez le naturel il revient au galop, d’un cheval camarguais bien sûr. Et on ne parle pas forcément de la même chose quand on se délecte de ce mot. Bouffer nature n’est pas toujours bouffer bio, et cultiver bio n’a rien à voir avec laisser faire la nature ! J’en sais quelque chose pour avoir vécu les premiers instants de l’agriculture bio version biodynamie avec ses orties à faire puriner sous je ne sais quelle planète ou version Lemaire Boucher avec les factures de produits à payer par correspondance ou version agriculture naturelle où tu t’aperçois enfin que les carottes sauvages, c’est immangeable pour des dentitions et estomacs ordinaires… et civilisés par des millénaires d’évolution darwiniste ! Comme quoi tout est relatif, y compris la méthode naturelle !

Et la relativité de la méthode naturelle, je tombe en plein dedans : j’assiste à plein de démonstrations passionnantes mais très sophistiquées de logiciels… dont l’utilisation est très… méthodique. Exercices, méthodologie de correction des textes, cahier de ceci et cahier de cela, livrets, etc. A nouveau, c’est le mot OUTILS qui est écrit en très grand sur le mur de projection. La nature apparaît comme très méthodologique et sans trop d’interstices. Interstices ! retenez ce mot. Il y a même une boite de production de films qui s’appelle la compagnie de l’interstice dont j’ai pu voir quelques productions absolument géniales (les enfants de Barbiana, Libres enfants de Summerhill, Makarenko…dommage que l’on soit si nombriliste pour ne jamais vouloir regarder à côté). N’empêche que c’est là, dans les interstices, que se trouvent les espaces d’interrogations, les vraies pistes d’investigation, les possibles grandes découvertes. L’un des premier interstice qui ne coûte rien à observer étant la cour de récréation. Je ferme la parenthèse.

Mais bien sûr dans cet aspect où rien ne semble naturel, il faut aller chercher… où il est le naturel !

Un des premiers objectifs méthodologique, est le souci de pouvoir se lancer rapidement. Même si pour ma part je conteste fortement cet adverbe… pour le moins antinaturel (demandez donc à la nature de raccourcir l’hiver pour arriver plus rapidement au printemps !), je transformerais la question en « comment lancer la machine ? ». Mais quelle machine ? Celle qui ne va ne pouvoir fonctionner que lorsqu’il y a des mots, quelque chose à mettre dedans (« partir des mots des enfants »). Parce que c’est un peu cela (ce que je crois avoir compris et non pas la réalité de ce qui était expliqué ou ce que j’ai pu pratiquer) : logiciels, cahiers, livre de vie, étiquettes, organisation de la correction, du choix,… tous ces OUTILS, organisés dans une cohérence méthodologique, constituent la machine qui ne peut fonctionner que si on y met quelque chose dedans ! L’ensemble est d’ailleurs assez compliqué, disons sophistiqué (la complexité elle est ailleurs, en particulier dans les interstices !) ce qui fait qu’il n’est pas étonnant qu’un Le Bris[4] ou une Boutonnet n’y aient rien compris et se soient plantés. « On a peur de partir de rien ». Dommage que l’on ne se soit pas arrêté sure ce « rien » parce que c’est peut-être bien là qu’est le nœud.

Dans cet atelier on n’a peut-être pas été assez attentif à un point important de la démonstration de Sylvain qui expliquait la méthode naturelle de lecture ou d’écriture à l’école Ballard de Montpellier. D’ailleurs, au moins dans le mouvement freinet, on ne devrait jamais parler de « lecture » parce qu’il s’agit toujours de l’appropriation du langage écrit qui inclut bien obligatoirement les deux entrées et sorties : j’écris pour que tu me comprennes, je lis ce que tu as écris pour que je comprenne ! Il s’agit toujours d’une boucle. Je reviens à Sylvain : lorsqu’il a expliqué quelle « méthode » (j’aime mieux « méthodologie » qui est plus souple) très systématisée qui était utilisée dans sa classe, il a bien précisé qu’elle se situait dans une stratégie ! sans la stratégie, la méthode n’a plus de sens. Parce que, après tout, ce qui était utilisé ou ce qui était dit aurait tout aussi bien pu être préconisé ou se dire dans n’importe quel IUFM où il y aurait eu des formateurs compétents ! Ce qu’expliquait Sylvain n’avait un sens particulier que si l’on comprenait la stratégie dans laquelle cela s’inscrivait. Autrement dit, je peux très bien utiliser le « Bled » (pour prendre un exemple méthodologique des plus simpliste), tout dépendra dans quelle stratégie son utilisation s’inscrira. En fait de « naturel » dans ce qui était présenté, il n’y avait pas grand chose en dehors du « rien » qu’il allait peut-être falloir explorer pour que le rien ne soit plus rien. Nous avions ce matin là les outils, mais pas ce qui allait permettre d’utiliser les outils (un marteau sans une envie ou un besoin, des planches, des bouts de bois et des pointes, c’est inutile.

Alors, en fin de séance, il y a eu une petite voix timide qui a dit « Je repose ma question : comment amener les enfants à produire de l’écrit puisqu’il faut partir de leurs écrits », elle n’a pas osé rajouter quand ils ne savent pas écrire parce que je sentais bien qu’alors elle aurait franchi la barrière de l’incongruité absolue.

Alors, génial, je me dis que la réponse j’allais l’avoir le lendemain dans le chantier qui s’occupait justement de la vie dans l’école. Laisser rentrer la vie, organiser la vie, utiliser la vie… La « vie », quel beau mot ! Je quitte donc la méthode naturelle mais en mettant mon mouchoir entre mes dents parce qu’on n’a pas pu s’empêcher de prononcer  le mot « devoirs » ! mais bon, je me dis qu’à la rentrée et peu à peu cet horrible mot va disparaître !

On boit l’apéro et le jeudi matin, me voilà dans le chantier de la vie !

 Dans un chantier de la vie… plein d’outils

Cela bouillonne. Normal, c’est le troisième jour. Pas de chance, après les outils en multiâge, les outils méthodologiques en méthode naturelle, je tombe sur les outils de la vie coopérative ! Je ne m’en sortirai pas ! Cette fois sous le terme outil on va retrouver ce qui s’apparente beaucoup plus à des outils organisationnels ou structuraux. Réunion, conseil, quoi de neuf, bilans ou encore cahier de vie. Ils sont bien considérés comme des espaces/temps devant assurer une fonction (donc, comme des outils). On peut dire aussi que ce sont des morceaux d’organisation du temps. Dedans on va y retrouver grosso-modo : organisation (activités), régulation (relations, conflits), présentation, moments de paroles… Lorsque l’on cherche ce que chacun met sous l’ensemble de ces termes, et la fonction que ce moment occupe dans la structure, on s’aperçoit qu’il y a autant de versions et d’attentes que de personnes.

Et d’ailleurs, surprise, de quoi le groupe où je suis discute le plus ? du bilan en fin de journée ! Eh ! pardi bien sûr ! moi qui jusqu’à maintenant suggérait d’amorcer le démarrage des processus par la réunion, je me trompais. Il vaut tout aussi bien commencer par le bilan de fin de journée, quel que soit le type de la journée ! Là il y a unanimité : le rôle de ce bilan est celui d’un identificateur, pour l’enfant, pour le maître : qu’ai-je bien pu faire, donc qui puis-je bien être, face à moi, face aux autres ? Qui sommes nous, nous qui avons fait des choses ensemble ou dans le même espace et le même temps ? Acte de conscientisation, d’intériorisation. Acte d’existence. En éliminant pratiquement de la discussion ce qui pose habituellement problème et en passant directement à une fin (bilan de fin de journée) qui normalement devrait dépendre d’un début (réunion d’organisation, quoi de neuf d’alimentation de la machine) le groupe pose le vrai problème, préalable à tout acte d’apprentissage, à toute situation de communication possible : la reconnaissance. On peut admettre que pour amorcer le processus de transformation, il faille commencer par cela, donc par un bilan, donc par la fin. Personne n’a prononcé le mot d’évaluation. Nous étions au cœur du problème !

Le problème du temps disponible a bien été évoqué, cela aurait été étonnant puisque c’est ce à quoi courent tout instit freinet, tout au moins en ses débuts. Mais le temps par rapport à quoi ? c’est un autre problème… pour le prochain stage !

Et c’est alors qu’il y a eu l’éclair ! C’est bien beau tout ça (réunions, organisation, etc.), mais j’ai l’impression que c’est moi qui les nourrit ! – Tu nourris qui, les enfants ou les réunions, les plans de travail ? – Pas les enfants bien sûr ! Nous y étions : Quand ça se passe bien, c’est qu’il y a du contenu. Bingo ! Le problème c’est le contenu, c’est donc que ce dont on parlait (réunions, PT, journaux, etc.) n’étaient que des contenants ! Et on arrive enfin à l’alimentation de tous ces outils dont on a parlé pendant ces trois jours et à la question timidement posée : mais comment on arrive à ce que les enfants écrivent ? on aurait pu dire à ce que les enfants fassent, aient quelque chose à faire qui ne soit pas ce que je leur propose ! On n’est pas tout à fait revenu au point de départ où dans les interstices des classes uniques les enfants font bien des tas de choses non proposées mais pas forcément pédagogiquement correctes. Ce sera aussi pour le prochain stage !

La question cruciale est donc bien celle-ci : comment faire pour que ce soit les enfants qui apportent pour faire ensuite ? Le contenant provoque souvent par lui-même un « appel d’air ». C’est l’exemple de la création d’un journal scolaire : puisqu’il existe cela me donne idée et envie et possibilité de faire ou de proposer ou d’utiliser, finalement d’y déposer.

Et puis là aussi je retrouve l’expression entendue le premier jour à propos des classes multiâge : j’ai besoin d’être déséquilibrée. Il s’agit bien sûr de la maîtresse ou du maître. La mise en place d’un nouvel élément dans la structure… déstructure un peu l’enseignant, gardien légal de cette dernière. Du coup on voit mieux sa place. Déstabiliser le maître, s’auto-déstabiliser en contrôlant quand même la marge de sécurité, semble bien être une clef, et aussi une technique à travailler.

Ce qui n’est pas tout à fait pareil que débloquer : Fred nous a donné un splendide exemple de déblocage (chanter en public quand on croit qu’on ne sait pas chanter !). La déstabilisation, elle, s’effectue par rapport à l’équilibre que l’on a créé ou institué autour de soi, dans notre cas, la classe. Il y a toujours deux aspects qui se sont côtoyés durant le stage en ne s’imbriquant pas toujours suffisamment : ce que l’on pourrait classer dans le développement personnel, donc les déblocages individuels ; et ce que l’on pourrait classer dans la constitution d’un système vivant dans lequel vont pouvoir s’effectuer les développements individuels et grâce auquel cela va pouvoir se faire. Le déséquilibre ou la déstabilisation, c’est pour que la structure rende possible et utile le « faire », le déblocage c’est pour libérer le « faire ». Il y a alors une différence entre le groupe qui peut se former ou être instauré temporairement et qui va être facteur favorisant de déblocage (atelier d’écriture, groupe de non chanteurs qui vont chanter) et le système vivant dans lequel vont pouvoir se constituer éventuellement des groupes et qui va permettre le faire. Le stage en lui-même, avec son bar, le camping-car qui gênait quelques-uns, sa réunion,… constituait la structure d’un système très vivant… jusqu’à 3 heures du matin pour les loups et louves. Et c’est grâce à ce système qu’a pu se constituer un groupe de non chanteurs qui a parié de chanter : cela a commencé sur une table qui traînait devant le bar (donc dans un interstice), peut-être parce que Fred c’était un peu trop montré au loup-garou, peut-être à cause de l’apéro (donc d’une dissipation), et comme dans la structure il y avait le repas, qu’à ce repas on pouvait taper sur une bouteille et dire quelque chose de non prévu à tous, qu’on avait fait beaucoup de choses en trois jours donc qu’il y avait une quasi certitude de non jugement (on pouvait donc se planter, renoncer…)… un groupe de déblocage a pu se constituer, opérer,… et déblocage il y a eu ! et production il y a eu (le problème étant de freiner un peu le débloqué, mais bon…)

Je reviens à mes bidons, pardon mes contenants.

Une fois passé l’effet de nouveauté, si on enlève le maître boosteur, les boites « journaux », « correspondance », « exposés »… ne se remplissent plus. C’est bien lorsque ce qu’on institue ne marche plus que cela devient intéressant ! dans un autre ordre d’idée, une question a désarçonné quelque peu Et si tu supprimes, qu’est-ce qui se passe ? S’il ne se passe rien c’est que ce qui avait été mis en place ne répondait à aucune des fonctions dont on attendait des effets. Mais il peut arriver qu’au contraire cela libère justement le contenu : si le journal scolaire qui est fait pour inciter à écrire est trop contraignant, n’a pas trop de sens en lui-même, mais si en même temps la structure permet d’écrire librement, alors la suppression du journal peut provoquer au contraire la libération de cet écrit. Le nouveau contenant peut être n’importe quoi d’autre… y compris la corbeille à papier. La manipulation des contenants est donc chose délicate.

On peut bien sûr débloquer artificiellement les contenus. Par exemple les ateliers d’écriture. Le texte libre obligatoire. Les ateliers de création mathématique. Etc. Mais il est évident que si on libère les flots, il faut bien que ces flots puissent ensuite couler, gonfler, se rejoindre, creuser des lits, faire tourner des moulins, remplir les lacs, les mers … Ou alors on se retrouve dans la même situation qu’une classe traditionnelle où le centre est le maître, même si c’est un artiste libérateur. Le flot libéré se perd dans le sable et chacun continue ou recommence à mourir de soif.

C’est alors qu’est évoqué la fenêtre ou le robinet qu’on peut entrouvrir, ouvrir en grand, refermer… C’est bien beau d’avoir installé plein de beaux organes, d’avoir même essayé de les relier entre eux, mais il faut bien que l’alimentation, l’air puissent entrer quelque part (le verbe « nourrir » a été prononcé plusieurs fois). Et bingo ! c’est la fenêtre ou le robinet « pagettes » qui a été évoqué. C’est bien un robinet d’entrée ou de sortie… parce que rien n’oblige à l’ouvrir, à boire ce qui coule. Ce qui arrive des pagettes peut alimenter directement un récipient ou donner envie de l’alimenter. On aurait pu se demander pourquoi et manifestement les journaux scolaires, la correspondance, les sites internet qui foisonnent… ne font pas le même office. Je reposerai malignement la question à un autre stage, quoique la réponse commence à être donnée dès les premiers échanges  de rentrée à propos des pagettes ou papottes en messagerie.

Curieusement aussi la réunion ou le quoi de neuf n’ont pas été évoqués comme pouvant être une fenêtre. Question très intéressante et perverse, mais elle a pu être traitée à un moment où je n’étais pas là.

 Alors, après ce périple de 3 matinées, on peut imaginer la classe ainsi :

Il y a de grands chaudrons en cuivre (parce que c’est plus beau) : réunion, ateliers, journal scolaire, pagettes (les pagettes comme toutes les autres institutions peuvent être des chaudrons, ou des robinets… suivant l’ingénierie de la classe !), correspondance… reliés par une tuyauterie (internet, cordes vocales, papier, plan de travail…) à des robinets (réunion, pagettes, visiteurs…) qui font rentrer air, eau, aliments, en direction des chaudrons où ça va bouillir, glouglouter, frissonner, mijoter… On peut supposer qu’il va y avoir quelque part un système pour diriger vers tel ou tel chaudron (réunion et plan de travail peut-être). Il va bien falloir d’autres récipients pour stocker la réserve d’air, d’aliments, ou d’autres robinets de sortie cette fois pour faire partir le résultat des diverses cuissons (cahier de vie, correspondance, messagerie, présentations…). D’ailleurs ce qui a été digéré ainsi revient souvent dans l’appareil digestif par les robinets d’entrée. C’est pas grave, on sait bien que dans la nature il y a aussi les ruminants qui mâchouillent plusieurs fois la même chose. Il est souvent nécessaire d’intercaler dans la tuyauterie des systèmes de décrassage (textes libres obligatoires) ou de déverser quelques potions catalytique dans les chaudrons (écriture automatique, chant libre…). On peut aussi mettre des filtres artificiels pour rendre les produits de cuisson plus consommables (correction ou mise au point de texte libre, atelier de lecture…). Par prudence, on peut installer en parallèle des groupes électrogènes au cas où le système d’alimentation déconne (fichiers autocorrectifs de math, de français…). On peut aussi avoir une petite réserve alimentaire au cas où (les idées du maître). Si ça brinquebale un peu, faut prévoir quelques burettes d’huile ou de dégrippant (coups de gueule, réunion du conseil…) et on peut aussi afficher la notice de fonctionnement (règles, lois…) pour que les dépanneurs s’y reconnaissent un peu. Ah, j’oubliais, il faut aussi des instruments pour touiller ce qu’il y a dans les chaudrons (stylos, ordinateurs, marteaux, microscopes, pinceaux, dictionnaires…)

Et tout ça, ça devrait bien finir par tourner, ronronner, fumer…

Et les enfants dans tout ça ? je l’attendais celle-ci ! ils cuisinent et sont à table eh ! patate !

 

Cela ressemble à une usine pétrochimique ou d’agroalimentaire ? Vous avez peut-être raison. Alors on recommence tout à zéro : à quoi ressemble votre propre classe ?

Bué, le 08.09.06

Bernard COLLOT

[1] C’est ce qu’on appelle, à tort, l’autonomie. La seule autonomie réelle est procurée par la construction des langages. Voir à ce propos http://perso.orange.fr/b.collot/b.collot/pratique/autonomie.htm

[2] Il faudrait aussi clarifier ce que chacun met derrière le mot programme qui est souvent entendu plutôt comme une progression. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

[3] Philippe R, et Gullain, faudra vraiment introduire le bruitage « bingo !» dans votre petite machine !

[4] Il dit qu’il a « essayé des méthodes modernes » et que cela n’a pas marché ; il a conclut que les méthodes étaient mauvaises mais pas qu’il n’avait pas su les mettre en route !

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mots clefs : méthode naturelle, outils, pédagogie Freinet, multiâge, hétérogénéité, classe unique,

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