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Il faisait « broum broum » et il faisait des maths !

Extrait  des "Chroniques d'une école du 3ème type" éd. L'Instant Présent

 

On pense que tel enfant n'est pas doué dans tel ou tel langage. Mais la construction des langages s'effectue à notre insu dans des cheminements complexes qui nous échappent. Nous sommes souvent surpris lorsque nous le découvrons.

 Sébastien était un enfant qui aurait été catalogué ailleurs comme un enfant difficile ou, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, un enfant en difficulté. Il avait d’ailleurs toutes les raisons d’être difficile : partagé entre un père et une mère divorcés, maman en difficulté économique, sa vie n’était pas rose, c’était même un combat.

Mais il aimait cette école qui était devenue pour lui comme un refuge. S’il avait encore parfois des réactions quelque peu violentes, comme des remontées de ses soucis familiaux, elles étaient de courte durée. Et c’était le maître du jardin où il y passait de longs moments, en même temps que le protecteur de tous les petits.

Il fuyait littéralement tout ce qui avait une apparence intellectuelle. Manifestement, écrire, mathématiser éveillaient chez lui de la méfiance… et chez moi un certain embarras pédagogique.

Dans notre classe, les enfants pouvaient aller prendre l’air quand ils voulaient. Ce n’est qu’un besoin parmi d’autres que l’on tolère bien chez les adultes. Il suffisait de le dire. On imagine que les enfants risqueraient d’en abuser. Ce n’est jamais le cas lorsqu’à l’intérieur il y a une multitude de choses à faire, seul ou avec d’autres. Lorsqu’il y a de l’intérêt. J’ai toujours été interloqué par l’étonnante méfiance des adultes vis-à-vis des enfants. Peut-être est-ce parce qu’ils ne les voient qu’à travers leurs propres comportements.

Un jour donc, mon Sébastien était allé prendre l’air, seul dans la cour. Comme je ne suis pas un irresponsable, je jetais de temps en temps un coup d’œil par la fenêtre. Il faisait « broum broum », c'est-à-dire qu’il jouait à conduire je ne sais quel engin en faisant force manœuvres et marches arrière. Comme cela durait quand même longtemps, intrigué je sortis dans la cour et lui demandais à quoi il jouait. « Tu vois bien, je conduis sur des routes ». Pris d’une idée saugrenue, je lui demandai si je pouvais être son passager. Et nous voilà partis, lui devant, moi derrière, sur des routes et dans des paysages imaginaires.

Stéphane nous vit lui aussi par la fenêtre et vint nous rejoindre. Et lui aussi se mit à conduire un engin imaginaire sur des routes imaginaires. Mais il se fit interpeler vertement par Sébastien : « Eh !  Tu ne roules pas sur mes routes s’il te plaît ! » « Mais elles sont où tes routes ? On ne les voit pas ! » Effectivement, Sébastien n’avait pas voulu tracer ses routes où il jouait déjà depuis quelques temps, pour ne pas courir le risque qu’on les lui efface. Il les avait mémorisées. Mais ainsi ce n’était pas possible de jouer avec d’autres.

Je lui suggérai alors d’en faire le plan. Ils rentrèrent immédiatement et Sébastien, avec l’aide de Stéphane devenu son mentor, se mit à réaliser le plan de la cour avec le tracé du réseau routier sur lequel il évoluait. À ma grande surprise, c’était un véritable tracé géométrique ! Comme il ne s’agissait pas de faire un exercice mais de l’utiliser pour jouer, Sébastien et son acolyte présentèrent leur œuvre à toute la classe. Après quelques rectifications pour le rendre plus opérationnel, toute la classe s’essaya à le mémoriser. Et pendant quelques jours, on vit dans la cour des enfants conduire divers engins en circulant sur des routes imaginaires dans un ballet parfaitement orchestré… et contrôlé par notre Sébastien !

Par la suite, Sébastien a été un peu moins allergique à tout ce qui correspondait pour lui à une intellectualisation. Il a même pu me confier ce qui le faisait souffrir dans sa vie d’enfant. J’ai d’ailleurs le souvenir d’un garçon d’une extrême gentillesse sous des dehors un peu bourru.

On peut tirer plusieurs réflexions de cette anecdote. D’abord qu’il faut faire confiance aux enfants. Confiance ne voulant pas dire être aveugle ou démissionnaire. Mais savoir que, quoi qu’ils fassent, aussi incongru et hors de notre autorité cela soit-il, ils se construisent en mettant en branle des facultés que nous ignorons.

Ensuite, ce n’est pas parce qu’ils ne les expriment pas que les représentations créées par leurs langages n’existent pas. Il y a une différence entre la création de représentations et l’expression de ces représentations (on peut aussi dire la conscientisation des représentations) : un stade à passer qui ouvre alors la porte à une infinité de possibles. J’ai appelé cela « entrer dans un langage ». Entrer dans un langage (ici le langage mathématique) c’est pouvoir se laisser aller à créer ses propres représentations d’un monde que peut imaginer ce langage. Cela précède l’apprentissage du monde imaginé, lui, par le social-historique d’une société et dont les représentations communément admises sont couchées dans un ensemble de signes et dans une syntaxe qui constituent une langue (un objet), même une langue mathématique. Mais l’enfant ne pourra apprendre cette langue que s’il s’est construit le langage qui permet de l’appréhender. Cela se fait souvent à notre insu… mais pas toujours.

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