Ecole violente, école non violente

Problème de la conception de l’école

Texte en introduction d’un débat

pour le mouvement « Pour une école non violente »

 

L’école traditionnelle est, par essence, violente et créatrice de violences.

 1/ Les enfants y sont captifs dès leur plus jeune âge. On peut dire, sans aucune exagération, incarcérés, déportés, arrachés à leur lieu de vie et de construction, sans que leurs protecteurs d’abord naturellement responsables, puis juridiquement responsables, les parents, puissent s’y opposer, donner un avis, participer à la conception d’un espace que l’on appelle « éducatif », savoir ce qui s’y passe, intervenir s’ils estiment leur enfant en danger, critiquer, voire questionner. Alors qu’il s’agit d’un être humain en pleine construction, on le « déporte » quotidiennement, parfois dès l’âge de deux ans et jusqu’à 18 ans au moins, dans un espace aseptisé, concentrationnaire, privé de mobilité (y compris pour uriner), à exécuter collectivement consignes, ordres, sous peine de sanctions même si celles-ci sont de gentilles remontrances. Il n’est d’ailleurs, pendant ce temps, plus un enfant ou un ado mais un élève, c’est à dire un objet, pas tout à fait un matricule mais on n’en est pas loin. Son propriétaire est l’État qui en fait ce qu’il veut. Les gestionnaires de cet espace, les enseignants, y disposent d’un pouvoir absolu sans aucun contrôle autre que celui sporadique du propriétaire lui-même par l’intermédiaire de ses gardiens chefs. Même si la violence du milieu carcéral scolaire et de la déportation qui le remplit est atténuée par celles et ceux qui y opèrent de toute bonne foi (pas toujours !), l’obligation scolaire, relève du même processus que l’alimentation des plantations de cotons par l’arrachement d’esclaves noirs à leurs villages. Je sais que cela peut faire hurler d’indignation, mais je parle du processus identique et d’un certain nombre de ses conséquences, pas des raisons qui ont conduit à l’établir. Quoique parfois….

 2/ Les raisons qui ont conduit à l’établissement de l’institution scolaire et de son obligation sont complexes, pas toujours limpides. Rappelons que l’institution des « salles d’asile », ancêtres de l’école maternelle, destinées aux milieux populaires, avaient une mission éducative qui se développait, avec une visée morale forte qu'exprimait ouvertement et clairement, dès 1833 la loi GUIZOT : obéissance et sens des devoirs religieux, l'un des buts visés étant d'éviter la subversion. 

Mais nous pouvons retenir une justification acceptable et simple de l’école : apprendre à tous les enfants à lire, écrire, calculer puisqu’il n’est pas certain que ces apprentissages puissent s’effectuer naturellement dans toutes les familles. Sociétalement et dans notre société occidentale, cela paraît indispensable. C’est d’ailleurs ce qui est toujours hautement et seulement revendiqué par ceux qui ont le pouvoir d’agir sur l’école et de l’orienter. Les fondamentaux ! Les conséquences de la façon par laquelle cet objectif sera atteint sont ignorées… ou voulues.

 

3/ Venons-en à la seconde source de violence de l’école : les croyances sur les apprentissages et le concept de « transmission des savoirs » sur lequel est bâti le système éducatif.

Pour faire simple, on pense que lire-écrire, calculer, sont des savoirs qu’il suffit d’apprendre pour pouvoir ensuite les utiliser. En caricaturant, on apprend que b et a font ba, que pa et pa font papa, et avec ça l’enfant est sensé pouvoir lire.

Les savoirs et connaissances jugées indispensables à l’intégration à une société sont référencés dans un programme. Celui-ci est découpé en tranches, chaque tranche étant sensée pouvoir être greffée sur une tranche d’âge dans un ordre chronologique qui est sensé lui aboutir à au bac.

Le système éducatif est donc constitué comme une chaîne industrielle tayloriste. Ce qui induit que dans chacun de ses maillons, pour que les opérations de transmission réalisées par les OS de l’éducation soient possibles, il est nécessaire que les pièces présentes (élèves) soient identiques et aient été modelées de façon conforme par le maillon précédent. Comme dans toute chaîne industrielle, les pièces non conformes à la sortie de chaque maillon sont rejetées, soit pour être recyclées quelque part, soit jetées au rebus. Il y a donc une série de contrôles de conformité jusqu’au contrôle final (bac).

Cela se traduit par l’organisation architecturale des écoles : une série de cases (salles de classe), souvent alignées dans l’ordre de la chaîne, dans lesquelles sont entassées chaque tranche sensée recevoir les pièces éducatives qui doivent s’ajouter aux pièces précédentes.

Cela se traduit aussi par le découpage du temps sensé être nécessaire à chaque OS pour opérer le boulonnage des différentes pièces (matières du programme), découpage conçu par l’ingénierie de l’usine scolaire.

Ceci n’est pas une caricature. C’est le schéma du système éducatif.

Il impose que les enfants perdent leur qualité d’enfant (sujet) pour être des objets (élèves) à la fois conformes à ce qu’ils doivent être pour que la chaîne fonctionne et dociles pour que les opérations que doivent effectuer sur eux chaque OS soient possible. A noter qu’il faut qu’ils soient aussi immobiles le temps qu’ils passent dans les ateliers de montage.

Cette chaîne scolaire prend l’essentiel du temps de l’enfant et de l’adolescent (2 à 18 ans, de 8 heures à 18 heures chaque jour). Or, ce temps, c’est celui de sa construction, physiologique, psychologique, cognitive, sociale. Si on enlève le temps du sommeil, le temps de la fatigue, que reste-t-il ? et où cela peut-il se passer ? devant la télé ou dans la rue.

Bien entendu, aucun enfant, aucun adolescent n’a d’échappatoire.

Je n’ai pas besoin d’insister non seulement sur la violence qui est ainsi faite à un être humain, mais aussi que la violence qu’il va exprimer, sous diverses formes en retour, n’est finalement qu’une nécessité de survie.

 

Une école non violente découle d’une autre conception.

 

LE FONDEMENT

Le principe sur lequel est conçu le système éducatif actuel, la transmission des savoirs, est faux. La démonstration est faite quotidiennement.

Les savoirs ne sont que des objets. On ne peut les appréhender que si l’on possède les outils nécessaires à cela, les langages. Ce que tout être humain construit, dès sa naissance voire dès la gestation, se sont les outils neurocognitifs qui vont lui permettre d’interpréter les informations qu’il perçoit, d’en produire une représentation, d’agir et d’évoluer dans un environnement à partir de ces représentations, de produire lui-même des informations qui pourront agir sur son environnement.

Les langages ne sont pas les langues, qu’elles soient corporelles, orales, graphiques, mathématiques, scientifiques… celles-ci sont des objets codifiés, à la fois produits au cours des âges et dans des espaces sociétaux par les langages et utilisés par les langages lorsqu’elles existent et sont utilisées dans l’environnement. Les langages se construisent tous (et non pas s’apprennent) dans une interaction permanente avec l’environnement, les langues utilisées faisant partie de cet environnement.

Pour mieux me faire comprendre je dirais que la marche bipède, la nage, sont la résultante du même processus que la parole : perception d’informations nouvelles et différentes suivant l’environnement (pesanteur, horizontalité, verticalité, équilibre, personnes qui marchent, personnes qui nagent…) qui devront permettrent que se constitue un schéma corporel différent suivant l’environnement (représentation) pour pouvoir ensuite évoluer dans cet environnement, et alors s’essayer dans les langues pratiquées dans cet environnement (brasse, crawl,…).

Moins perturbant, la construction du langage oral, vous la connaissez tous si vous avez eu des enfants.  Je ne la décrirai donc pas, je soulignerais simplement, ce que tout le monde a pu observer, ce qui est fabuleux dans cette construction : il ne s’agit pas seulement de l’apprentissage de mots (« maman ») mais surtout de la création et de la compréhension d’un monde qui n’existe que par le langage : je ne peux appeler « maman » que si je peux me la représenter alors qu’elle n’est pas là. Le passé, le futur, ne sont que des représentations qui n’existent que par la magie du langage verbal.

Tous les langages créent des mondes, différents suivant les langages utilisés. Ces mondes n’existent que par les langages. Par exemple le langage mathématique crée un monde qui n’existe pas dans le réel, un monde où les personnes et leurs relations, les objets et leurs caractéristiques n’existent pas. Un monde qui n’est que symbolique, comme d’ailleurs le monde verbal. On comprend qu’il ne peut s’apprendre mais doit se construire.

Les langages n’utilisent les langues que lorsque les outils neurocognitifs permettant de créer tel ou tel type de représentation se sont construits, et ils vont évoluer aussi dans l’interaction avec l’environnement des langues.

 

Ceci posé très sommairement, revenons aux conditions qui ont permis la construction du premier langage humain avec la marche bipède et du plus extraordinaire : la construction du langage oral et verbal.

 - il ne s’est construit que parce que l’enfant est plongé dès sa naissance dans un espace constitué en un système vivant, la famille, où le langage verbal non seulement est utilisé de façon permanente mais constitue l’outil qui fait exister aussi bien chaque élément du système que le système lui-même. Victor de l’Aveyron, chez des loups, parlait loup, voire même marchait loup, alors que sa morphologie ne l’y prêtait pas. Mais lorsque l’enfant naît, il ne perçoit d’abord qu’un vaste brouhaha ! comme plus tard il ne percevra sur une feuille de papier qu’un amas de taches !

 - Il évolue parce que, dans cet espace, puis dans les espaces le prolongeant ou le voisinant (famille étendue, voisinage, quartier..), il en permet l’exploration, la compréhension, l’appartenance.

De la relation duelle avec la mère où l’oral peut se dispenser du verbal (interprétation et production des sourires, rires, pleurs…), parce qu’il y a un père, une fratrie, cet oral va devenir du verbal et va intégrer les codes de la langue utilisée. Il ne va pas seulement consister  à mettre des étiquettes sur des objets et des personnes, il va permettre à l’enfant de s’intégrer dans un système en se représentant les éléments qui en font partie, les rapports entre les uns et les autres, les rapports qu’il peut avoir ou peut créer avec eux, se situer, y agir, influer. L’évolution du langage verbal (comme le langage corporel, la marche) permet l’extension continue des cercles que l’enfant peut appréhender, explorer, agir, exister. A condition que ces espaces existent. C’est une constante fondamentale que l’on retrouve dans tous les langages

 - Sa construction commence par une création jouissive de bruits (are-are !). La construction de tous les langages débute dans la découverte jubilatoire d’une nouvelle puissance. Elle est liée à quatre notions, celle de la création, celle du plaisir, celle du besoin, celle de la découverte ou de la curiosité.

 - Sa construction s’effectue dans un tâtonnement expérimental constant. Une infinité d’essais, erreurs, recommencements… elle s’ajuste au fur et à mesure des résultats constatés, des réactions de l’entourage avec qui l’enfant interagit. Les représentations infiniment complexes se forgent dans ce tâtonnement et ces interactions.

 Ces quatre simples conditions permettent que tous les enfants, sans exception, se forgent ce qui est intrinsèquement le plus difficile, le plus compliqué, le plus complexe, le plus sophistiqué pour un humain et qui constitue ce qui en fait un humain : la parole.

 C’est sur cette base que j’ai bâti ce que j’ai appelé l’école du 3ème type, et sur laquelle, de façon plus ou moins consciente ou avancée, sont établies les pédagogies modernes.

  UNE ECOLE DU 3ème TYPE

 Elle est fondée sur la construction des langages et non plus sur la transmission mécanique des savoirs. Sachant, qu’à terme, c’est l’évolution des langages qui permet l’accès aux savoirs.

Si la parole était le seul langage nécessaire à nos sociétés, il n’y aurait pas besoin d’école ! Il se trouve que d’autres langages, créant d’autres mondes, et ayant modulé notre environnement matériel, social, sociétal, intellectuel, psychique sont devenus indispensables. L’enfant vit bien dans un environnement qui est la production de ces langages (« c’est drôle, dans la maison il n’y a que des carrés » disait un enfant de 3 ans à son père, un ami). Mais il ne voit pas son entourage les employer. Si tous les enfants produisent de la musique (des bruits agencés), ceux qui vivent avec une mère ou un père musicien auront beaucoup plus de chances de s’approprier le langage de la musique.

Les 3 langages dévolus à l’école, le langage écrit, le langage mathématique et le langage scientifique sont ceux qui, dans l’environnement naturel de l’enfant et dans les systèmes vivant auxquels il appartient (famille, quartier, village, rue), ne sont pas ouvertement utilisés et contribuent peu au fonctionnement de ces systèmes.

 La problématique de l’école devient alors toute simple :

L’école doit constituer un autre espace que l’enfant va pouvoir explorer et un autre système vivant auquel l'enfant va pouvoir appartenir, tout en le faisant exister. La différence, c’est que dans ce système nouveau, d’autres langages y seront utilisés et en feront sa caractéristique particulière.

Je ne développerai pas comment on peut établir un tel système, mais je prendrai simplement l’exemple de ma classe unique, telle un enfant de 4 ou 5 ans pouvait la découvrir en y mettant les pieds pour la première fois :

Il y découvrait un ensemble d’autres enfants, d’âges différents, les uns écrivant une lettre, un poème, d’autres s’amusant avec des nombres ou des signes cabalistiques, d’autres lisant une BD, d’autres taillant leurs tomates dans le jardin, d’autres peignant, d’autres discutant, d’autres l’œil collé à un microscope, d’autres inventant ou écoutant une musique etc. Il y verra le facteur apporter du courrier, des enfants lire et parler aux autres d’une lettre,  un papa donner un coup de main au jardin ou une maman venir consulter une encyclopédie. Il y verra les enfants se rassembler, l’un raconter le rêve qui l’a troublé et qu’il décide d’écrire pour un copain d’une autre classe, l’autre sortir le grillon caché dans sa boite provoquant ainsi la curiosité de tout le monde, peut-être la décision de fabriquer un vivarium, de chercher des poèmes sur les grillons, un autre expliquer une recherche mathématique bizarre et voir deux comparses intéressés et demandant à la poursuivre avec lui, un autre présentant les découvertes qu’il a faites en bricolant à l’atelier électricité, etc. Il y verra des enfants proposer une organisation plus performante pour réaliser le cerf-volant qu’ils ont envie de faire parce qu’il y a eu un grand vent ou demander que s’instaure une règle parce qu’ils n’arrivent plus à utiliser l’atelier musique.

Il y verra plein de choses produites par les uns que d’autres vont regarder, lire, manipuler puis questionner les auteurs, s’essayer à leur tour.

Il y verra un fax sonner, une feuille en sortir, des enfants la lire, s’exclamer, puis mettre une feuille écrite à leur tour dans la machine, attendre la réponse, la montrer et expliquer à d’autres ce qui se passe et se fait.

Il y trouvera des feuilles pour dessiner, gribouiller, écrire, des ordinateurs pour tapoter sur leurs claviers, des coins pour se réfugier et feuilleter des livres, des marteaux, des clous à enfoncer dans des planches, des calendriers, plein de crayons à disposition, un microscope, un castelet de marionnettes, etc.

Il ne comprendra pourquoi tout cela se passe dans une harmonie tranquille. Il ne saura pas que cette classe s’est organisée comme un système vivant parce que c’est par lui que chacun de ses membres peut y satisfaire ses intérêts, y développer ses projets dans l’interaction avec les autres et parce qu’elle s’est auto-organisée au fur et à mesure des intérêts particuliers et de l’intérêt collectif, parce qu’il y a rétroactivité entre les deux intérêts. Il ne saura pas que c’est dans l’infinité des projets possibles que chacun utilisera et fera évoluer les langages dont il n’a pas encore l’habitude.

Mais, comme dans sa famille, il sera accueilli dans un espace où il va pouvoir faire (vivre), sa présence nouvelle elle-même sera prise en compte par le système et le modifiera, il y sera intégré, il y verra d’autres évoluer dans des mondes nouveaux (écrit, mathématique, scientifique, graphiques, picturaux…), qu’ils font partie d’une vie en commun, ces mondes seront à la disposition de sa curiosité prêts pour les conquérir, il ne lui restera plus qu’à y vivre et à y étendre ses cercles.

Il n’y a évidemment pas d’école du 3ème type sans le multiâge, comme dans une famille, comme dans le quartier…

 Les sources intrinsèques de violence de l’école n’existent plus. Ce qui ailleurs met les enfants en concurrence ou en lutte a disparu. Le stress, la pression qui étouffent ont disparu. La reconnaissance de soi et des autres, nécessaire pour exister, évoluer et contribuer à l'évolution du groupe y est naturelle.  La nécessité de « motiver » n’existe plus. Les couperets annuels n’existent plus. La nécessité de s’adapter au rythme des programmateurs n’existe plus, chacun peut être lui-même. L’école n’est plus un ghetto coupé de la vie, et des autres espaces de vie, elle se situe dans la globalité de la vie de l’enfant et de ses espaces, c’est même celle-ci qui devient le moteur de son activité nouvelle, qui alimente le nouveau système vivant dans lequel il est plongé. Il retrouve son unité et son unicité. Il peut continuer de s’y construire.

 Ceci n’est pas une utopie. Je l’ai vécu dans ma classe unique qui surprenait tous les visiteurs par sa tranquillité et son activité. On peut le constater dans toutes les écoles où l’on s’engage dans les pédagogies modernes (malheureusement rarissimes) : partout la violence s’est trouvée réduite à zéro, y compris dans le secteurs réputés pour la violence scolaire, sans que l’on ait eu besoin de la réduire !

 

Le problème est bien la conception de l’école et du système éducatif, que cela soit sur le plan de l’acquisition des connaissances, que cela soit sur le plan de la construction cognitive, psychologique et citoyenne de tous, de TOUS les enfants.

 

Bué, le 18 juin 2008-06-18

Bernard COLLOT

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