Ecriture automatique et cadavre exquis

          
 
On connaît l’écriture automatique décrite par Taine en 1878 « : "Il y a une personne qui, en causant, en chantant, écrit sans regarder son papier des phrases suivies et même des pages entières, sans avoir conscience de ce qu'elle écrit. À mes yeux, sa sincérité est parfaite ; or, elle déclare qu'au bout de sa page, elle n'a aucune idée de ce qu'elle a tracé sur le papier. Quand elle le lit, elle en est étonnée, parfois alarmée... Certainement on constate ici un dédoublement du moi, la présence simultanée de deux séries d'idées parallèles et indépendantes, de deux centres d'actions, ou, si l'on veut, de deux personnes morales juxtaposées dans le même cerveau ; chacune a une œuvre, et une œuvre différente, l'une sur la scène et l'autre dans la coulisse. ». (De l’intelligence )

Cette pratique a été utilisée par les surréalistes qui l’ont déclinée dans le cadavre exquis. Paul Le BOHEC en a fait découler toute une série de jeux d’écriture qu’il utilisait dans ses ateliers d’écriture avec des adultes « Ah ! Vous écrivez ensemble » (Documents de l’EDUCATEUR 172-173-174 Supplément au n°10 du 15 mars 1983)

J’ai pour ma part souvent utilisé ce qui est alors un exercice lorsqu’il s’agissait de « débloquer » l’écrit, la liberté d’écrire, la jouissance d’écrire.

Il y a beaucoup d’éléments qui bloquent l’acte d’écriture. Entre autres et à l’école et surtout quand les enfants ou les adolescents n’ont toujours été confrontés qu’à écrire pour répondre à la demande du prof et dans la forme attendue. Ce d’autant que la résultante de leur écrit est alors une note, un jugement public, et qu’il s’en suit une corvée (correction, « à refaire »…) au mieux une exploitation. Il s’agit donc de briser cela.

Voilà comment je pratiquais.

La première séance était toujours fortement théâtralisée. Je prenais un air le plus sévère possible. « Prenez une feuille, un crayon. Attention ! Au signal vous allez écrire n’importe quoi, sans vous arrêter. Je vous interdit de lever le crayon ! ». Et il fallait que j’insiste, les enfants étant estomaqués. « J’ai dit de ne pas s’arrêter, continue, n’importe quoi ! C’est obligatoire !Allez ! ». Cette première séance ne doit d’ailleurs durer que deux ou trois minutes, pas plus et surtout ne passez pas derrière les enfants comme les maîtres qui font une dictée.

« Posez vos crayons ! ». Et vous êtes devant des enfants qui manifestement sont plutôt inquiets et se demandent ce qui va leur arriver.« Regardez ce que vous avez écrit. » Certains n’osent même pas.

Vous laissez un court temps. Puis vous passez avec la corbeille à papier que vous avez soigneusement préparée à l’avance et vous quittez votre air sévère. « Maintenant vous pouvez déchirer et jeter votre feuille si vous le voulez. ». C’est un moment toujours spectaculaire. Les enfants sont interloqués. Il y a presque toujours un moment de silence. Certains n’osent même pas « On peut vraiment M’sieur ? » Et puis c’est le débridement. Rien qu’à voir comment les feuilles sont froissées, jetées on comprenait beaucoup de choses. Un collègue qui avait suivi mon mode d’emploi écrivait qu’il fallait mieux le faire avant une récréation tellement cela avait provoqué chez lui une déstabilisation et que le retour à la normale avait été difficile.

Les séances suivantes étaient toutes différentes. Cette fois les enfants rentraient dans le jeu puisqu’ils savaient qu’ils ne couraient plus aucun risque. Toutes les feuilles n’étaient pas forcément jetées. Certains les gardaient. D’autres les lisaient aux autres, en particulier quand cela provoquait le rire. Certains me les faisaient voir. Parfois ils les retravaillaient pour les transformer en texte communicable et me demandaient de les aider…

Et assez rapidement, il n’y avait plus besoin de cet exercice, l’écrit était libéré.

Je pratiquais aussi beaucoup le cadavre exquis sous toutes ses formes.

Lors du plan informatique dit « plan Fabius », les classes uniques avaient été dotées d’excelvison. Cet ordinateur avait l’avantage de pouvoir rentrer en communication avec un autre excelvision via les lignes téléphoniques. On pouvait donc faire, en temps réel, ce qu’aujourd’hui on appelle des tchats. Nous nous étions donné un rendez-vous hebdomadaire télématique devant nos écrans avec une autre classe unique. Nous avions commencé par un cadavre exquis classique : Une classe commençait par écrire le début d’une histoire et s’arrêtait dès qu’elle arrivait au bout de la première ligne. L’autre classe voyait les mots s’afficher au fur et à mesure sur son écran puis devait immédiatement poursuivre à son tour l’histoire en ignorant la première intention de ceux qui l’avaient commencée. La seconde ligne interrompait son cours et la main était rendue à l’autre classe et ainsi de suite

Ces séances étaient d’une très grande intensité ponctuées de rires, d’exclamations et au bout de vingt minutes nous étions littéralement épuisés. L'attention était naturellement mobilisée à son maximum. Déjà lorsque les enfants voyaient les mots se succéder, ils commençaient à anticiper sur les suivants, à extrapoler, l’imagination se mettait en branle et était provoquée puis portée par des mots. Et puis, ces séances étant collectives, dans la multitude des propositions qui surgissaient, il fallait rapidement en choisir une, presque à chaque mot qui devait prendre un sens et donner un sens, à la fois le sens de la compréhension que celui de la direction donnée à l’histoire qui en surgissait et qui devait trouver, à chaque retour de ligne, une nouvelle cohérence. Les rebondissements étaient autant entre les deux classes qu’à l’intérieur de chaque classe.

Le résultat était toujours étonnant, jouissif. Des histoires fantastiques, surréalistes, comiques, poétiques... Chaque classe reprenait alors le texte ainsi créé pour lui donner une forme plus littéraire, plus belle, et nous avions alors deux textes souvent très différents et les enfants comprenaient la magie de l’écrit, de son agencement.

A chaque séance une classe imaginait et proposait d’autres règles du jeu : Aujourd’hui nous vous proposons un dialogue : nous sommes un gendarme, mais vous on ne sait pas qui vous allez choisir d’être et vous ne nous le dites pas – Aujourd’hui notre histoire parlera de l’école – Aujourd’hui on s’arrêtera à chaque point. Etc.

Un détail pratique : il vaut mieux que ce soit le prof qui soit au clavier. D’une part il faut que les mots soient écrits au fur et à mesure assez rapidement puisque l’autre classe ne doit pas être dans une attente trop longue dans leur surgissement sur l’écran, d’autre part il faut éliminer le parasitage de l’orthographe.

J’oubliais : le rire, l’étonnement, quels moteurs !

Bernard COLLOT

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