Éducation et complexité (pédagogie systémique)

La classe, système vivant

Texte en complément au texte sur la complexité

(Après la pédagogie de la mouche,

celle du merle… qui gobe la mouche)

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Considérons un système constitué par les enfants d’une classe faisant une dictée. Des oiseaux se posent sur le rebord de la fenêtre.

1/ Personne ne bronche, la dictée se poursuit imperturbablement. Le système n’est pas perturbé. Il n’y a pas d’interaction. Nous sommes dans un système fermé.

2/ De nombreux enfants lèvent le nez, poussent du coude leurs voisins etc. Le système est perturbé !

Le maître lève la voix, menace tout le monde de ses foudres, une punition est d’ailleurs prévue pour ce cas. Les nez replongent sur les copies. Le système retrouve sa stabilité. Sa structure a produit un phénomène de feedback ou de rétroaction dit négatif (pour réduire la perturbation), ce mécanisme étant déjà opérationnel (punition prévue).

Le maître énervé et pour que cela ne se produise plus peint les derniers carreaux pour que l’on ne puisse plus voir ce qui se passe dehors (souvent les architectes ont anticipé et ces carreaux sont opaques). Le système retrouve sa stabilité dans les prochaines dictées. Il y a bien eu perturbation (les oiseaux qui ont été vus) et interaction (les enfants qui regardaient) : le système a produit un phénomène de feedback ou de rétroaction en modifiant sa structure (peinture des carreaux) qui empêchera une éventuelle nouvelle perturbation. Le système se ferme un peu plus. 

3/Le maître interrompt momentanément sa dictée. Il demande aux enfants de ne pas trop bouger pour ne pas effrayer les oiseaux. On se demande quels peuvent bien être ces oiseaux et on décide d’acheter un livre sur les oiseaux. Pierrot propose d’apporter ses jumelles pour faire un poste d’observation demain. On décide d’installer une mangeoire. Un groupe se propose de la fabriquer. On installe un atelier bois dans le couloir pour cela. Un enfant va demander à la classe voisine si cela ne la dérange pas. Non cela ne la dérange pas mais elle voudrait bien pouvoir s’en servir aussi. Pendant ce temps des enfants écrivent l’histoire à des correspondants. Le maître corrige leurs fautes. Tiens mais c’était justement ceux qui faisaient des dictées exécrables… La dictée est foutue pour ce jour. Tiens se dit-il, si la classe avait une réunion quotidienne, on aurait pu reporter l'organisation de tout ce que les merles ont provoqué à la réunion. J'aurais pu finir ma dictée ! Faudra que j'y pense.

Nous sommes dans un système ouvert, c’est à dire qui a la capacité de s’auto-structurer. Sous l’influence d’une perturbation, il a produit des phénomènes de feedback plus complexes que l’on peut appeler boucles rétroactives comportant des rétroactions positives (amplification de la perturbation) et négatives (réduction de la perturbation) que l’on peut alors qualifier d’auto-régulation.

Après la perturbation la structure du système n’est plus la même.  

Des mécanismes ont permis aux deux derniers systèmes de perdurer : sans eux, dans les 2 cas les oiseaux auraient pu transformer la classe en chaos incontrôlable pouvant se solder par blessures d’enfants, licenciement du maître etc. (voir « l’éducastreur » de J. Selma).

Le 3ème système qui avait la capacité de se laisser perturber (au départ, il s'agit de la capacité du maître) est devenu plus performant : les prochains oiseaux ne le perturberont plus puisqu’il sera organisé pour laisser rentrer cette information et éventuellement l'utiliser (réunion) mais il pourra du coup accueillir d’autres informations qui le nourriront : par exemple avec les jumelles faisant maintenant partie de la structure la classe pourra partir observer des mammifères, l’atelier bois mis en place pour construire une mangeoire pourra permettre de réaliser des maquettes, pour réaliser ces maquettes il faudra probablement développer plus loin le langage mathématique, etc.

Des éléments du système disparaissent (par exemple la dictée) comme inutiles ou contre performants : si on essaie d'évaluer la performance de mécanismes artificiels comme la dictée [1] par rapport à l'évolution des langages qu'ils sont censé produire, c'est impossible parce qu'il est impossible d'affirmer qu si amélioration il y a elle est produite par le mécanisme d'une part (il ne fait éventuellement que constater l'amélioration), d'autre part parce que l'on peut a contrario constater que ces mécanismes ne produisent aucun effet sur une bonne partie des "objets" qui devraient y être façonnés. Il en est de même pour tout ce que l'on pourrait appeler "mécanismes de production" qui composent habituellement les systèmes fermés. L'évolution du système en système ouvert va progressivement les éliminer au bénéfice des mécanismes d'autorégulation.

Ces mécanismes d’autorégulation ont également et surtout permis aux systèmes composant la classe (les enfants !) de poursuivre leur auto-construction (évolution et complexification de leurs langages). Les possibilités de performances du système classe dépendant de l’évolution des systèmes le composant. Nous sommes dans un parfait exemple de rétroaction.

 Certaines classes sont allés très loin dans la transformation provoquée par un merle, une mouche ou tout autre bruit. Les systèmes alors non seulement deviennent très complexe mais de plus en plus étroitement liés (en interaction) aux autres systèmes de leur environnement (familles, quartier, village, maisons de retraite, associations, bibliothèques, menuisier ou jardinier du coin… !). Personne n'est encore allé jusque là mais on peut supposer que dans cette complexité croissante il devienne un jour difficile de distinguer l'école de son environnement. La société sans école d'Yvan Illich n'est même pas idéologique !

Bernard COLLOT

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[1] En fait d'activité pédagogique, la dictée n'est qu'un mécanisme dans lequel on fait rentrer des enfants (toutes les activités dites pédagogiques ne sont que des mécanismes). On pourrait presque dire une machine (la machine dictée) dans laquelle on fait rentrer uniformément et simultanément tous les enfants et dont il est supposé qu'ils en sortiront avec une amélioration de tel ou tel langage. Les fichiers autocorrectifs sont du même type : se sont des machines un peu améliorées dans le sens où elles peuvent être utilisées de manière individuelle, éventuellement perdre une partie de leur obligation, être manipulées par les objets même qui doivent passer dans leurs mécanismes.