Réseau et formation

Bernard COLLOT

 

Extraits du livre « Ecoles en réseau, télématique et pédagogie Freinet »

U média édition – Sciences de l’Éducation, Rennes 2 – 1993

Ce texte, paru en 1993, fait suite à 10 ans de travaux menés en collaboration avec l’Université de Rennes 2 et l’INRP, étayés à l’époque par 10 ans d’introduction de la télématique dans ma classe unique origine d’un vaste réseau télématique. D’abord utilisant la technologies videotex sur des ordinateurs TO7 puis PC émulés minitel, de la vidéo, de la télécopie, puis sur internet. Ce réseau qui perdure actuellement sur internet sur deux branches (réseau acticem et réseau marelle) qui a mobilisé plusieurs centaines de classes et d’enseignants est éminemment lié à des pédagogies modernes issues du mouvement Freinet. Bien que pratiquement méconnu, il a constitué un laboratoire jusqu’à ce jour inégalé mais resté confidentiel, y compris dans le mouvement Freinet.

Les références sur lesquelles s’appuie ce texte sont ces années de pratiques et de théorisation au sein du mouvement Freinet et surtout d’une de ses branches, les « Centres de recherches des Petites Structures et de la Communication »» parfois considérée comme dissidente comme l’a été la pédagogie institutionnelle.

 

Le "réseau" est une structure dont la caractéristique essentielle est qu'on n'en parle, qu'on ne la perçoit, qu'on n'en observe les propriétés, qu'on n'en constate les effets... que lorsqu'elle existe. C'est à dire qu'elle ne correspond pas à une hypothèse préalable, à un projet ayant des objectifs précis. Pire, l'état dans lequel on peut la définir à tel moment ne sera probablement pas celui dans lequel elle sera demain.

Ceci obligera probablement à une des plus grandes et plus réelles remises en question non seulement de tout futur système de formation, mais également de chaque individu dans ces systèmes. Elle remet en question :

- Les notions de programmation. d'évaluation. d'objectifs, celles même de "formateurs".

- Les places habituelles réservées, dans une hiérarchie verticale explicite ou implicite, aux leaders intellectuels ou charismatiques.

Les notions de l'action au présent, de l'évolution au présent, y sont très fortes. Contrairement aux structures traditionnelles où les résultats d'une formation vont éventuellement se faire sentir au bout de la dite formation et au moment où l'individu confrontera à la pratique ses acquis de formation dans un réseau l'interaction théorie-pratique est instantanée et permanente. Il n'y a même plus dissociation entre formation et pratique. Tout ceci rend le "réseau" inquiétant :

1- Parce qu'il est imprévisible, difficilement cadrable, contrôlable, dirigeable !

2- Parce qu'il est sous la maîtrise totale des formés.

3- Parce que non seulement il ne respecte pas les places habituelles formateurs-formés (qu'elles soient obtenues par reconnaissance administrative -diplôme de formateur -ou notoriété), mais aussi parce que, à terme, il y a les plus grandes chances qu'il bouleverse de façon permanente ces échelles de valeurs.

4- Parce qu'il se développe seulement s'il y a vie, et réaction, si ce n'est contestation. de chaque individu par rapport à son action quotidienne. C'est à dire qu'il est presque indispensable, pour qu'il y ait évolution. que l'individu porte un jugement sur son travail, la façon dont il l'exécute ou sur la façon dont on le lui fait exécuter. Il est tout aussi indispensable qu’il soumette sa propre auto-analyse à ses pairs et qu’il en accepte leurs questionnement. Cette remise en question peut sembler dangereuse, et pourtant son impasse est impossible si l’on considère que toute formation aboutit nécessairement à une transformation.

5- Parce qu'il établit une communication horizontale incompatible avec toute institution rigide ou, tout au moins, il la fera sans arrêt vaciller.

6- Parce que dans un réseau qui devient de facto « de formation », non seulement chaque individu bénéfice de l'acquis des autres dans le passé ou le présent mais risquera de faire évoluer sa pratique dans des sens encore définis, voir même prévus, par personne; ce qui est inquiétant parfois autant pour l'individu que pour l'employeur ou l'environnement social, professionnel ou institutionnel. (mais qui pourtant devrait satisfaire "les Educations Nationales" qui actuellement ne savent pas quels types d’enseignants former! ).

7- Parce qu'un réseau ne "certifie" pas la formation de l'individu, ne lui délivre pas un label dont il pourra se prévaloir. Et le but non déclaré de la plupart des formations n'est pas tant l'évolution par rapport à une pratique mais plutôt la reconnaissance d'un nouveau statut social (par exemple "maîtres formateurs" dans l'Education nationale). Ceci à tel point que généralement les nouveaux formés ...ne pratiquent plus ! Cela a été étonnamment visible par exemple à propos de l'informatique. En 1984, ans la Vienne, près de 80% de ceux qui ont bénéficié d'une formation poussée en informatique n’ont plus pratiqué et il est également de notoriété que leur action comme formateurs à leur tour a été très peu efficace.

A propos de tous ces points, il est significatif de constater :

1 -Que le mot « réseau » est surtout apparu dans l'Education Nationale lors des différents essais d'introduction de la télématique et seulement à ce moment là, tout simplement parce que cela a surtout été un terme technique qui sous-entendait « réseau de machines ».

2 -Que tous ceux que l'Education Nationale essaie de mettre en place de sa propre autorité, même avec des gens motivés, ont sombré avant qu'il y ait eu un effet positif probant.

3- Que même les réseaux créés artificiellement par l'I.C.E.M.[i] ont eu le plus grand mal à subsister et sont parfois plus vides que l'image qu'ils veulent donner. C'est d'ailleurs une des forces du réseau : il a du mal à exister seulement derrière une image.

4- Le mot "télématique" est trompeur : liant une technologie à l'existence du réseau, il a laissé croire que l'outil était provocateur de phénomènes.

Dans un réseau-vidéo on communique en vidéo. La vidéo est à la fois le support et le langage, parfois l'objet même de la recherche, de l'activité de ceux qui y participent. Il correspondrait par exemple. à un réseau-poterie ou un réseau-mathématique[ii].

Le minitel ou le télécopieur, eux, ne sont que des instruments qui transportent. D'ici peu. ils transporteront de la vidéo si bien que les mots "télématique" ou "télécopie" ne caractérisent rien du tout. Les nombreuses déconvenues des uns et des autres sont heureusement là pour en témoigner. Que ce soit au niveau des enfants ou des adultes. Et pourtant à l'I.C.E.M. on continue encore à parler du "réseau télématique", et même  maintenant du "réseau télécopie"[iii].

Ces deux expressions maintenues presqu'en permanence sont intéressantes[iv] :

1- Ils dénotent du souci de maintenir un cadre institutionnel (ou la peur de le voir disparaître), avec certains avantages (reconnaissance, preuve d'existence pour l'intérieur comme pour l'extérieur, point de repère) et les conséquences néfastes immanquables. Dans le mouvement Freinet, on a retrouvé d'ailleurs le même réflexe dans les structures qui permettaient la pratique et la recherche au niveau de la correspondance en général : on a éprouvé le besoin ou on a cru à la nécessité de désigner des responsables patentés (même pas forcément praticiens), de préciser des règles d'appartenance, d'avoir des notices à remplir, de créer des cases spécifiques ou il était prévu que les uns et les autres allaient pouvoir rentrer : correspondance-vidéo, correspondance naturelle, circuits de journaux, ...modules qui se sont tous vidés les uns après les autres et que personne n'a pu réanimer[v].

2- Ils indiquent également la difficulté qu'il y a à cerner réellement un réseau, donc à le définir pour sa représentation extérieure, son image.

3- Ils dénotent peut-être aussi la fausse idée que l'on se fait de l'efficacité.

En réalité, ces réseaux "télématiques", "télécopie" ne représentent que des espaces géographiques d'un réseau beaucoup plus vaste, géographiquement et historiquement, mais très difficile à cerner, à situer, et à caractériser quant à l'apport au niveau formation. Et, jusqu'à maintenant, ce qui caractérise la formation c'est son cadre précis, voir très restrictif.

 

Le réseau Freinet a près d’un siècle et il n'est pas jusqu'à maintenant un « enseignant freinet » qui ne se soit formé à la « pédagogie freinet » en dehors de ce réseau. Tous vous diront que même dans les stages I.C.E.M. (qui ne sont finalement qu'une portion du réseau, momentanée, concentrée et physique), ce sont les échanges entre praticiens et non l'écoute des "maîtres" qui a permis l'évolution. Et il n'est pas un "formateur" qui puisse prétendre avoir pu former, à un moment ou à un autre, un « enseignant freinet ».

L'I.C.E.M. est un cas peut-être unique où la pratique de la pédagogie qu'il prône puisse s'acquérir seulement dans cette interaction permanente entre praticiens, quelle que soit l'expérience, la notoriété de chacun d'eux. ; où l'évolution de la pratique soit due à cette circulation interactive de l'information.

J'ai dit à plusieurs reprises que l'I.C.E.M. a de tout temps créé au fur et à mesure la pédagogie dite "freinet" ; c'est à dire que le réseau fournit sa propre pensée sur laquelle il va appuyer sa pratique. C’est probablement la première expérience systématique de construction d’une intelligence collective. Ce qui a toujours rendu d'ailleurs l'approche de la pédagogie Freinet difficile à beaucoup d'enseignants qui n'ont pas compris cette démarche alors que, d'une façon quasi universelle, tous les principes que le mouvement freinet a ainsi mis à jour, la plus grande partie de ses idées (issues de sa pratique-pensée), sont communément admis.

Il y a donc souvent incompatibilité entre le Réseau et l'Institution, le premier étant tourné vers les individus eux-mêmes découvreurs, promoteurs et contestataires d'une pratique sans cesse en évolution, la seconde voulant être totalement maître de la pratique à promouvoir qui devra la renforcer tout en restant recroquevillée sur elle-même.

Dans un premier temps ; il est indéniable que l'outil télématique a permis, de 1984 à 1995, un développement important du réseau freinet, et surtout dans le temps de la découverte de l'outil. Ce qui n'a rien d'étonnant puisqu'alors il était en même temps objet de recherche, de pratique et ses utilisateurs se formaient. On peut dire la même chose quant à l’impact de l’imprimerie lors de son introduction par Freinet. Et puis, tant que des chemins pour une circulation de l'information n'étaient pas encore définis, ou pris en main, tous les participants s'y sont retrouvés à égalité; certains se sont même trouvés, à leur insu, les véritables défricheurs d'une nouvelle pratique, voire les précurseurs de nouvelles théories.

Dans un second temps, l’expression « réseau télématique » peut recouvrir une véritable tentative d'institutionnalisation. Soit de par l'institution elle-même : tentatives de recadrer dans des moules préexistants (réseau ceci, réseau cela) ce qui lui échappait (les membres du réseau ne respectant plus les modules traditionnels et, dans leurs échanges tous azimuts, touchant à tout, c'est à dire à toute leur pratique sans plus se soucier des spécialités et des spécialistes). Soit de par le souci de quelques-uns d'améliorer l'efficacité en créant de nouveaux cadres : à ce moment ce n'est plus l'institution qui institutionnalise mais l'individu qui recrée une institution ou un morceau d'institution. Et que s'est-il passé ? Aucun des ces cadres créés de toute bonne foi, mais artificiellement, n'a recouvert une réalité et pourtant, apparemment, il y avait matière pour des échanges. Ce phénomène a été très caractéristique. En télématique, ces cadres se confondent avec les listes de diffusion. Et il semble bien que seules les listes qui se sont constituées APRES des échanges les justifiant aient réellement fonctionnées le temps qu'elles étaient utiles, puis ont normalement disparu. Mais pas les individus qui les constituaient qui eux se sont retrouvés, souvent ensemble, ou en partie, dans d'autres listes ayant alors d'autres objets.

La réalité d'un réseau échappe tellement à l'institutionnalisation que celle-ci le tue. Lorsque l'institution a réaccaparé l'outil, réintroduit son emprise sur telle partie de l'activité des individus qui lui échappait alors, très souvent pour ne pas dire chaque fois, ladite institution a bien réussi à recouvrir à nouveau tout ce dont elle se disait responsable, mais elle a alors été abandonnée par les individus qui avaient été producteurs de l'activité marginale.

L'institution dans un réseau est représentée par tous les "responsables". Mais si leur désignation relève parfois du flou le plus total, l'important est qu'ils soient reconnus et surtout elle est représentée par la pérennité de ceux-ci. Bien sûr cette pérennité assure dans un premier temps l'efficacité apparente de l'ensemble puis l'effet contraire se produit.

Une des plus intéressantes démonstrations de ce que je développe a été apportée par les « réseaux buissonniers du Vercors » : En 1995 une très grosse opération était montée sur le plateau grenoblois avec pour objectif en arrière plan de développer le télé-travail sur cette région proche de Grenoble : toutes les écoles étaient équipées en matériel et reliées en réseau avec l’aide de l’État, de la région, du rectorat, et d’Apple. Un chargé de mission était nommé pour organiser et booster le réseau. Malgré l’immensité des moyens mis en œuvre, tant au niveau matériel qu’au niveau formation, ce réseau est resté une enveloppe vide, seules 2 classes s’y sont réellement investies… dans d’autres réseaux que celui dont elles bénéficiaient. Au départ du chargé de mission, le réseau n’a même plus eu d’image, il n’existait que par ce que le spécialiste y mettait pour justifier à la fois sa fonction et les financements mobilisés.

 

La télématique a réellement mis en relief tous ces phénomènes. La force du groupe dans la formation de chacun est formidable; et la formation est aussi synonyme d'un nouveau pouvoir. L'acquéreur de tout nouveau pouvoir a tendance à vouloir en bénéficier. D'où cette antagonisme permanent entre l'institution (où l'on abrite ses pouvoirs) et les individus. Je dirais que toute institution est "déformatrice" et qu'à l'inverse tout réseau est formateur et désinstitutionnalisateur. Je crois qu'il sera nécessaire d'intégrer cet élément parce qu'il est inhérent à la personne humaine telle qu'elle est maintenant. Connaissant le phénomène, il doit être plus facile d'en diminuer la portée.

Toute l'histoire de l'I.C.E.M. et du mouvement Freinet, en particulier des 40 dernières années, est dans ce balancement permanent entre une structure où ce sont les individus qui sont essentiels et la tentation d'une institutionnalisation. A ma connaissance, il est peu de groupes qui aient vécu une telle expérience et qui aient eu à la fois un tel impact sur la formation, la pratique de chaque individu et qui, inexorablement, détruisent ou réduisent ce qui est l’essence même de leur existence et de leur force. Ce qui est regrettable, c’est que ce véritable laboratoire de la cognition soit si méconnu, si peu utilisé. Seuls les Centres de Recherches des Petites Structures et de la Communication, issus de ce bouillonnement, poursuivent d’une façon consciente et systématique le travail de recherche basant la construction cognitive des enfants comme la construction professionnelle des adultes sur l’interaction qui s’effectue dans des systèmes que l’on appelle réseaux.

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[i] I.C.E.M. : Institut Coopératif de l’Ecole Moderne, partie institutionnelle du mouvement Freinet. L’objet de l’ouvrage dont est extrait ce texte portait sur le réseau qui a regroupé un très grand nombre de classes et d’enseignants se réclamant plus ou moins de la « pédagogie Freinet »

[ii] Un réseau très riche a existé durant des années : « réseau vidéo-correspondance » initié par le Centre International d’Etudes Pédagogiques de Sèvres qui utilisait comme seul langage les « lettres vidéo » qui ont été réellement un nouveau langage se distinguant de tous les autres genres de production d’images.

[iii] Depuis 1995, le vidéotex (minitel), le fax ont été supplantés par Internet et le multimédia ainsi permis dans un seul outil. On ne parle plus donc que de « réseau internet ». En dehors de la nouvelle impulsion donnée depuis 2000 par les Centres de Recherches des Petites Structures et de la Communication dans le réseau Marelle, l’utilisation d’Internet a plutôt marqué une nette régression pédagogique par rapport aux ouvertures et pistes créées précédemment par des technologies nouvelles séparées.

[iv] Jusqu’en 1995, dans le mouvement Freinet on parlait de « réseaux télématiques », « réseaux fax », « réseaux de journaux scolaires », « réseaux affiches » etc. A partir de 1995, minitel, fax ont été abandonnés et on n’a plus parlé soit de « correspondance » (classe à classe) soit de « correspondance internet »

[v] La correspondance scolaire a toujours été une des pratiques liées à la pédagogie freinet. Son évolution au cours des années est très intéressante puisqu’elle a débuté par des échanges très classiques (« mariage » de deux classes, « mariage » des enfants, rythmes, règles prédéterminés etc.) et a été décliné de différentes façons au cours de l’évolution du mouvement freinet pour aboutir à des pratiques révolutionnaires par une petite minorité.