Lorsque les haricots font la course....... 300 enfants écrivent, font des maths... s'amusent.

Article paru dasn le n° 15 de la revue MARELLE, édité dans la brochure 13 ("Une école de 3ème type") éditée par les CREPSC

 

Une course de haricots au niveau national (!), dans les pots et à travers le cyberspace. Une aventure de la communication
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Mars 93. Le printemps, les bourgeons… la germination. Important la germination. Je ne savais pas si “c’était aux programmes”, mais en vieil amoureux de la nature, adepte du jardinage biologique, j’étais sûr qu’il était indispensable que les enfants se penchent, regardent, s’émerveillent devant la germination. Comme des savants qui découvrent un phénomène. J’avais donc mis tout mon poids d’instit chevronné pour que s’engagent des plantations de haricots dans un coin de la classe, des plantations que l’on pourrait observer “scientifiquement” ! Gentiment les enfants avaient bien installé les pots de verre… mais malgré mes injonctions, les malheureuses plantules n’avaient pas grand succès, l’ouverture des cotylédons ne passionnait personne, le carnet d’observations restait désespérément vierge… et l’arrosage indispensable systématiquement oublié.

Pourtant quelques messages concernant d’autres plantations de haricots dans d’autres classes tombaient sur les écrans en ces mois bénéfiques pour les haricots d’intérieur. Malgré mes insinuations perfides “Tiens eux aussi ils font des plantations, on pourrait peut-être…”, rien n’y faisait, c’était le bide. Désolé, j’avais renoncé à voir cette année des enfants se passionner pour la germination.

Et puis un jour du mois de Mai, arriva un nouveau message parlant de haricots “qui ne poussaient pas vite”. Alors que je ne faisais même plus les efforts pédagogiques circonstanciels, Mathieu, pince sans rire, s’exclama :”Ils ne font pas la course…. Mais tiens, on pourrait faire une course de haricots !”. Une course de haricots ! Et chacun d’y aller de sa plaisanterie, les petits n’étant pas les derniers. Piqué au vif, Mathieu, s’explique : “A celui qui pousse le plus vite pardi !”. Quel souffle balaya alors la petite troupe. Il aurait fallu que la course démarrât sur le champ.

Au lieu de cela, elle prit une ampleur démesurée : “On pourrait faire la course entre plusieurs classes.?”. Enthousiasme. Un message est envoyé aux quelques 250 classes du réseau télématique. “Qui voudrait faire une course de haricots avec nous ?”. Une multitude de réponses allant de l’humour aux propositions sérieuses. Et pendant une quinzaine de jours, ce fut par télématique la mise au point du “GRAND PRIX HARICOTMOBILE”. “Oui mais il faut qu’on commence tous ensemble. – Et qu’est-ce qu’on va mesurer ? – Et quand va-t-on les mesurer ? – Et qu’est-ce qu’on aura le droit de faire ?- Et comment on va faire les classements ? – Et qui va les faire ? – Et si on faisait des équipes de plusieurs haricots – Et comment on saura les classements ? ……..”.

Au bout de cette longue, imprévue et “scientifique” mise au point, il fut décidée que le départ aurait lieu le 5 mai à 9 heures 30 pétantes, que chaque classe concurrente aurait droit à une équipe de 5 haricots, que l’on pouvait tout faire pour les faire pousser plus vite, que les haricots seraient mesurés tous les jours à 9 heures 30, du sol au bourgeon terminal (vous qui n’avez jamais fait de course de haricots, savez-vous ce qu’est le bourgeon terminal et son rôle ?), que les résultats seraient communiqués à Moussac chargé d’établir 4 classements, un par étape constatant les poussées quotidiennes, un général basé sur la longueur totale des 5 concurrents et ceci individuellement et par équipe, et enfin que ces résultats seraient immédiatement publiés dans la partie magazine du serveur télématique ACTI sur lequel était implanté le réseau. Une quinzaine de classes, de la maternelle au CM2, s’étaient engagées. Chaque haricot avait un dossard ! Seul oubli : personne n’avait pensé… à la ligne d’arrivée !

Ah mes enfants ! Si j’avais été un bon instit, je n’aurais jamais laissé se constituer des équipes de 5 ! Pour gérer tous ces chiffres il a fallu faire appel… au tableur ! Il y avait une telle envie, un tel plaisir, que Mathieu, Sylvain, Jérôme ont passé des heures à s’approprier cet outil cabalistique.

La course lancée, quelle ambiance. Non seulement ma classe publiait quotidiennement les résultats mais faisait un commentaire sportif. On se serait cru au Tour de France. Le magazine “haricotmobile” du serveur télématique était quotidiennement consulté comme jamais ne l’a encore été aucun site Web. Tous les jours la messagerie explosait de commentaires, d’informations concernant … la course. Les petits d’une maternelle chantaient des chansons à leurs graines pour les encourager à pousser, d’autres les emmenaient tous les soirs chez eux pour qu’ils aient plus chaud la nuit, les plus grands avaient cherché des “coureurs” de marque, non pardon des variétés plus précoces. Jusqu’à une école de Brest qui croyait tenir les champions en ayant planté des haricots… colombiens et qui voyait ses efforts anéantis… pour arrosage trop intensif de ses étrangers non acclimatés !

Et au fur et à mesure que cette incroyable course se déroulait de nombreuses classes qui avaient loupé le départ étaient frustrées de ne pas participer à une telle partie de plaisir et devenaient… des supporters prodiguant encouragements… et conseils ! Des profs de lycée et de collège regrettaient de n’être pas dans un coup pareil, “parce que quelles possibilités d’utilisation mathématique il y avait”

Les nombreux hebdomadaires qui fleurissaient à cette époque dans le réseau consacraient tous une ou plusieurs pages à la course… et bien sûr s’échangeaient entre les uns et les autres.

 

C’est l’avant-dernier jour de classe qui fut… la ligne d’arrivée.

Impossible de décrire tout ce que cela avait permis dans l’évolution des langages de chacun : mathématiques, (mesures, opérations complexes, tableaux, courbes, idée de l’exponentiel….), écrits (de l’écrit télématique à l’écrit journalistique et même littéraire), scientifiques…. Peut-être que dans la connaissance du haricot, mes objectifs n’ont pas été atteints. Mais au fait, j’oubliais, ce n’était plus mes objectifs et cela n’avait jamais été mon projet : c’étaient les leurs. Et leur objectif, c’était quoi ? S’amuser ! S’amuser ensemble. BC

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