La science : un langage subversif

 

Article paru dans "N'Autre école" n° 19

("sciences et idéologies à l'école")

 

Le "langage scientifique" sera l'objet d'un chapitre d'un ouvrage en cours de réalisation (l'abécédaire d'une école du 3ème type)

 

 

Il n’est pas étonnant que l’acquisition d’une culture scientifique ne fasse pas partie de ce qu’on appelle aujourd’hui pompeusement « les fondamentaux ». En a-t-elle d’ailleurs toujours vraiment fait partie ?

Mais il faut s’entendre sur ce qu’est la conception de l’apprentissage de « la science », de la maternelle au lycée et, d’une façon générale, sur ce qu’est la culture scientifique d’une société. Bien sûr il paraît élémentaire qu’un enfant, et un adulte plus tard, « sache » que l’eau gèle à 0°, comment est fichu l’intérieur de son corps, que la foudre est une décharge électrique et pas un signe des dieux, ou que les feuilles ne sont pas vertes pour faire joli. On vérifie que tout cela a bien été mémorisé lors de quelques passages de sa vie scolaire jusqu’au bac. Mais il s’agit aussi que l’on s’incline lorsqu’un Claude Allègre et autres patentés ou auto-patentés ès sciences déclarent qu’il n’y a pas à mettre en doute ce qu’ils disent et font faire parce que c’est « scientifique ». C’est scientifique, point barre, écrasez-vous !

Ce qu’on appelle l’enseignement de la science n’est généralement qu’un catéchisme supplémentaire qui n’a comme intérêt que d’ennuyer un peu l’autre catéchisme. Savoir un certain nombre de savoirs soigneusement sélectionnés et considérés comme des vérités intangibles et intouchables et dont certaines sont indispensables à l’ordre social ou économique : mettre en doute l’utilité scientifique de la vaccination systématique contre la variole ou plus tard du BCG était faire preuve de crétinisme et d’incivilité, ce d’autant qu’il y avait des stocks à écouler à l’Institut Pasteur.

Il n’y a pas grande différence entre « enseigner » que l’origine de l’univers proviendrait d’un big bang et enseigner qu’il a été conçu en 7 jours par un bonhomme barbu… en dehors peut-être du conditionnel. Il suffit que les enseignés soient des croyants ou fassent semblant de l’être. Un temple en remplaçant un autre.

Pour resituer le problème, au moins à l’école, il ne faut pas se placer sur le terrain des connaissances mais sur celui des langages.

J’entends par « langages » les outils neurocognitifs qui permettent d’appréhender les informations perçues de l’environnement (physique et humain), de les interpréter, d’en donner une représentation et de produire de nouvelles informations qui s’ajouteront à celles de environnement dans lequel on vit et qu’elles seront susceptibles de modifier. Ces outils neurocognitifs créent chacun de nouveaux mondes. Le monde du verbal oral, le monde de l’écrit, le monde mathématique, le monde du langage scientifique, le monde musical etc.

Par exemple le langage verbal a comme particularité de créer le passé, le futur, la distanciation dans le temps ou l’espace… un monde qui n’existe que parce qu’on en crée une représentation, le monde réel n’étant, lui, que celui de l’instant et de la proximité immédiate. Le monde verbal des pygmées n’est pas le même, le temps créé n’est pas le même que le nôtre… et pourtant il leur convient très bien dans les formes d’organisation qu’ils se sont données à partir de leurs représentations. Les langages verbaux, écrits, incluent dans leur monde les personnes et leurs relations, les événements, il permet l’affect. Le sujet y est lui-même inclus.

Le langage mathématique crée lui un monde dont les personnes sont absentes en tant que telles, où la caractéristique des objets n’a aucune importance, détaché de l’affect.

Le langage scientifique crée un monde constitué des représentations des caractéristiques des objets, des phénomènes, des relations à l’intérieur des objets ou entre les objets. Il invente la cause. Comme pour le monde créé par le langage mathématique, le sujet n’y est pas impliqué : je peux pleurer en racontant un événement, en lisant un poème ou en écrivant une lettre, ou en écoutant du violon, je ne mettrai pas ma personne affectivement en cause en cherchant pourquoi un bateau flotte ou coule.

Ces mondes créés par les langages sont tous virtuels, même s’ils ont tous des conséquences sur la modification de l’environnement physique et humain.

Parce que l’homme est une espèce grégaire et sociale, une partie de ses langages a produit des langues qui permettent des représentations à peu près communes pour la survie d’un collectif… qui est malheureusement souvent plus proche du troupeau. Les connaissances sont inclues dans les langues. En elles-mêmes ce ne sont que des objets codifiés, un ensemble de symboles portant des représentations devant être en principe communes, qui n’ont aucune réalité tangible. Ce qui va les rendre accessibles ce n’est pas la connaissance de la langue mais la possession du langage qui permet de construire des représentations et de rentrer dans des représentations. Je peux apprendre par cœur la théorie de la relativité, je pourrais la réciter, ça me ferait une belle jambe ! et ça me fait d’ailleurs une belle jambe !

Ce qui nous intéresse ce sont les langages, outils neurocognitifs de chaque individu. On sait aujourd’hui que tous ont en commun de se construire, pour chaque individu, dans l’interaction avec l’environnement physique et humain. Ils ne se transmettent pas. Tous se construisent dans un tâtonnement expérimental constant (hypothèse, essai, nouvelle hypothèse…). Que ceux, qui ont eu la chance de pouvoir observer leur propre enfant, pensent à la façon dont il a appris à parler et s’est plongé dans le monde du verbe, ce qui n’a cessé de m’émerveiller ! 

Tous les langages se construisent dans la création débridée et jubilatoire de chacun. On apprend à marcher en marchant, à parler en parlant (are are are !), à mathématiser en mathématisant, à scientifiser en scientifisant ! Même si les représentations produites ne sont d’abord pas conformes à celles communément admises.

Les mondes créés par tous les langages sont fluctuants et extensibles à l’infini : la terre n’est plus plate (alors qu’elle l’a été !), elle s’est mise à tourner autour du soleil, puis tout s’est mis à tourner dans l’univers, voilà que celui-ci devient expansif, qu’il peut même être aspiré dans des trous…

Nous y voilà ! aider à développer le langage scientifique, c’est aider à la construction d’une capacité qui permet de se représenter le monde des objets et des phénomènes dans des relations que l’on ne voit pas, c’est développer la capacité d’émettre des théories… et de les réfuter, de rentrer dans les théories des autres et éventuellement de les prolonger ou de les réfuter à leur tour ; c’est accepter la curiosité et le questionnement comme moteur de cette construction, considérer le doute et la remise en question comme qualité première.

Voilà une capacité, si elle était généralisée, qui poserait bien des problèmes à l’establishment arque bouté sur les certitudes qu’il lui est nécessaire de faire avaler au troupeau sur le dos duquel il perdure.

Si CHARPACK a fait évoluer quelque peu la science à l’école en allant chercher chez un Nobel américain ce qui existait depuis bien longtemps dans le mouvement Freinet, les progrès de la « main à la pâte » sont tout relatifs : le tâtonnement expérimental permis est soigneusement balisé et téléguidé pour aboutir à la notion « juste », ciblée et sélectionnée. Ce qui l’intéresse, c’est la notion jugée indispensable (savoir, connaissance).

Dans ma pratique, ce n’était pas la notion qui m’intéressait mais l’outil qu’un enfant développait pour appréhender le monde dans ce qu’il ne voyait pas, dans ce qui aiguisait sa curiosité ou dans ce qui pouvait l’inquiéter (la foudre n’a plus été la conséquence de la colère d’un dieu dès l’instant où l’on a pu se la représenter comme un phénomène). Emettre des tas d’hypothèses, en créer des représentations (par exemple dessiner ce qui peut bien advenir de nos aliments), confronter ses représentations à celles d’autres et du coup faire évoluer les siennes, modifier l’agencement d’une combinaison d’objets pour voir ce qui se passe, tirer des conclusions provisoires en admettant qu’elles ne peuvent être que provisoires, etc. La notion en elle-même n’a que peu d’importance, c’est l’outil qui permettra son accès, à elle et à d’autres, qui est primordial.

J’ai fait frémir un jour un inspecteur qui découvrait dans le dossier où les enfants couchaient leurs expériences, observations, déductions, un dessin d’un insecte avec 4 pattes seulement. « Vous avez vu ? » s’égosillait-il ! C’est lui qui n’avait pas vu que, quelques feuilles plus loin, il y avait le même insecte avec ses 6 pattes cette fois, croqué par le même enfant avec ce commentaire « Pierre a vu mon observation. Il n’était pas d’accord. On a regardé encore. C’est vrai la mouche a 6 pattes et la guêpe de Pierre avait aussi 6 pattes ». Et plein de coccinelles, grillons se côtoyaient avec leurs 6 pattes. Jusqu’à l’araignée, quelques jours plus tard, qui du coup a interrogé tout le monde : était-ce normal ? en avait-elle perdu 2 ? d’où chasse aux araignées, etc. Je me moquais des 6 pattes : c’était ce que ces enfants se forgeaient qui était important. Une représentation n’est jamais juste ou fausse. Il faut qu’elle puisse exister, être confrontée, se modifier, amener d’autres représentations….

Tout événement, toute information, dépend du langage par lequel elle va être traitée et produira son évolution. La mouche sur la vitre peut se retrouver sous le microscope, ou dans une chanson, ou dans une lettre, ou dans une suite de multiples de 3 ou 6, ou dans une peinture, ou…

La construction du langage scientifique passe, comme pour tous les langages, par le tâtonnement expérimental. Expérimental ! Perception d’information (l’observation n’est qu’un resserrement de la perception d’informations sur un objet plus cerné), émission d’une hypothèse (une hypothèse n’est qu’une théorie), représentation particulière et expérimentation, constat, doute, confrontation aux autres, modification de la représentation, nouvelle hypothèse, .... certitude provisoire prête à être remise en question. Le développement de cette capacité, c’est à dire de ce langage, est bien plus important que la connaissance à laquelle on veut qu’elle aboutisse. D’ailleurs, chaque fois, elle donne accès à bien d’autres connaissances, non prévues.

C’est dans le développement de ses différents langages que se trouvent les vrais pouvoirs de l’homme. Sa puissance ne tiendra pas au nombre plus ou moins grand de connaissances accumulées mais à sa capacité d’y accéder, d’en produire,… et de les mettre en doute. La poisse des religions et des totalitarisme !

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