Eléments pour une réflexion nouvelle sur l’école primaire en milieu rural

Oui, la suppression des petites écoles est absurde, des rapports officiels le disent.
Analyse du rapport “MINGAT” (1993) :

Article paru dans le n°5 de "École Rurale, École Nouvelle"

 

Ce rapport a été présenté en décembre 1993 par Alain Mingat, directeur de l'Institut Universitaire Professionnalisé de Dijon (Management de l'Éducation, de la Formation et de la Culture) et Cédric Ogier. On peut dire qu'il s'agirait bien d'un coup de tonnerre dans le monde pédagogique ... si l'on ne se bouchait pas les oreilles !

"Les décisions de politique éducative en matière de carte scolaire ont été fondées sur l'argument pédagogique selon lequel il était préférable de constituer des classes regroupant des élèves appartenant à un seul cours, le mélange d'élèves de cours différents ayant été considéré comme no favorable aux apprentissages. .... " . Ce texte montre tout d'abord que l'argument pédagogique à la base de la politique retenue depuis trente années n'est pas empiriquement valide : "on n'apprend en fait pas moins bien, mais mieux, dans des classes regroupant des élèves de plusieurs cours". Ces affirmations sont évidemment étayées par la série de travaux commanditée par le MEN lui-même et ne sont pas farfelues.

Ceci étant annoncé d'emblée, les 2 chercheurs poursuivent : "Compte tenu de cette information nouvelle, les pratiques habituelles se justifient moins et on peut examiner les possibilités d'une carte scolaire d'un type nouveau". Bien sûr, il s'agit des pratiques administratives. Mais il est bien fait allusion aussi aux pratiques pédagogiques : " C'est sans doute parce que tel ou tel contexte facilite ou contraint certaines pratiques (organisation du temps, type d'activités, des élèves, relations au sein de la classe etc.) qui se révèlent elles-mêmes par ailleurs plus ou moins favorables aux acquisitions des élèves que les modes de regroupement peuvent in fine être associés à des différences de rendement à l'école" . C'est bien parce que l'acceptation de l'hétérogénéité implique une pratique, voir une conception nouvelle de la pédagogie que l'ensemble du monde enseignant a réagi avec si peu .. d'enthousiasme.

Les arguments qui ont incité à la taylorisation de l'école rurale et qui sont cités par l'analyse de Alain Mingat et Cédric Ogier sont intéressants : dans une classe hétérogène on imagine que le contexte n'est pas favorable "les élèves ne recevant une attention directe du maître qu'à temps partiel". Autrement dit, les processus d'apprentissage ne dépendent pas, au moins autant qu'on voulait le croire, de l'action directe de l'enseignant sur les élèves. Non seulement cela ouvre des perspectives nouvelles quant à la transformation de l'école, mais cela donne raison à tous les tenants des pédagogies nouvelles qui prêchent dans le désert depuis ... plus de 60 ans !

Et ils poursuivent : "l'idée a été de regrouper un nombre minimal d'élèves dans une classe/école de sorte à créer des stimulations convenables au sein des groupes constitués". Combien de fois avons-nous entendu qu'il fallait qu'il y ait "émulation", voire "concurrence" pour qu'il y ait progrès et efficacité. Eh bien, cela n'a pas marché ! et de façon massive ! Comme quoi le stress n'a strictement rien de positif pour que des enfants se construisent.

Et on peut même imaginer que d'autres croyances, fortement ancrée dans la quasi totalité du monde éducatif, que l'on soit enseignant ou parents, voire même chercheur, pourraient bien être également battues en brèche : "Les services de l'Éducation Nationale ont globalement développé la stratégie suivante : développement au cours des vingt dernières années de la scolarisation maternelle et admission dès 3 ans, rejoignant ainsi les pratiques développées dans le cadre urbain. cette action a été conduite dans une perspective éducative (les bienfaits de la maternelle pour le développement cognitif et social des enfants)". Alors ? Alors les effets escomptés n'ont pas eu lieu. S'il serait certainement trop simple d'en tirer des conclusions hâtives quant à la scolarisation des petits, il est tout aussi léger de continuer à emboucher aveuglément les trompettes de "la maternelle la meilleure du monde". Parce que peut-être les enfants ont besoin d'autre chose qu'une maternelle telle qu'elle est conçue dans un système éducatif urbain, serait-elle la meilleure du monde. Mais là, on touche un véritable tabou français.

Mais aussi, et ce dont ne parle pas nos deux chercheurs parce que n'ayant pas d'éléments objectifs pour en juger, dans les arguments pédagogiques qui ont justifié les regroupement on a négligé tout ce qui pouvait être positif dans le maintien de l'école dans son milieu et dans la forme d'une petite structure. Parce qu'il devrait paraître enfin étonnant que, dans un ensemble de petites écoles reconnu comme vétuste, mal équipé, avec des enseignants le plus souvent débutants et peu stables, les "résultats" scolaires soient si ... bons ! S'aveugler sur ce qui est un véritable phénomène relève de l'irresponsabilité ! "Les résultats obtenus soutiennent plutôt l'argumentation de pédagogues (numériquement minoritaires ou insuffisamment entendus) qui soutenaient que cette organisation (classe unique) est pédagogiquement favorable" .

Et de conclure en ce qui concerne la justification pédagogique : "On aboutit donc à une évaluation ex-post plutôt critique des choix qui ont été faits en matière de groupements d'élèves en milieu rural. Un recours moins systématique aux regroupements pédagogiques et un rôle plus grand donné aux classes à cours multiples, lorsque le contexte est favorable, apparaît avoir des justifications."

 

Mais, un autre argument avait été évoqué et l'est toujours dans la soif de regrouper : "Sur le plan économique, la diminution du nombre des jeunes d'âge scolaire au niveau local a comme conséquence de réduire la taille des classes, et d'augmenter corrélativement le coût unitaire de scolarisation. Par conséquent, à partir d'un certain moment, on a tendance à juger que le maintien de l'école sur place ne se justifie plus eu égard aux ressources mobilisées". Alain Mingat et Cédric Ogier ont donc réalisé une simulation sur 5 cantons de la Nièvre. Et là aussi on constate avec surprise que les arguments, financiers cette fois, que tout le monde avait admis à priori n’avaient jamais réellement été vérifiés. Il est assez extraordinaire de constater comment, sur des questions vitales, toute une collectivité s’engage sur des images, voire des fantasmes qui l’arrangent.

Ils arrivent à proposer une "optimisation du bien-être social" correspondant à "la prise en compte de la dépense totale sans tenir compte des circuits institutionnels qui contribuent à son financement". parce qu'il est évident que ce qui coûte moins cher à l'un quand on supprime des écoles (l'État !), coûte plus cher à l'autre : "Dans la mesure où c'est l'Inspection Académique qui fixe les modalités d'organisation et demande à la collectivité départementale d'organiser et de financer les transports en conséquence, il y a évidemment la possibilité que l'action de l'État soit d'abord orientée par ses mobiles propres (ce qu'il croit savoir de l'efficacité pédagogique et les contraintes financières qui lui sont propres), et n'ayant pas forcément une "vision" sociale incorporant de manière adéquate des objectifs d'aménagement du territoire départemental et les intérêts des élus locaux et des populations qu'ils représentent."

Bien sûr on peut critiquer les modes de simulation. Dans un sens ou dans un autre parce que l’on peut aussi faire remarquer que certains coûts de l'Éducation, comme par exemple la multiplication des enseignants spécialisés dans la thérapie des difficultés des enfants, sont induits par l'inadaptation, aux enfants, des structures dans lesquelles on les transporte.

Le rapport souligne d'ailleurs "qu'il convient de considérer les résultats obtenus avec prudence, ... mais sans réserve excessive." . Et, " les résultats sont préliminaires et spécifiques, mais le message qu'ils suggèrent est potentiellement fort dans la perspective d'une réflexion renouvelée sur la question étudiée"

 

Une "réflexion renouvelée" ! Quand ce message sera-t-il entendu par l'ensemble de l'administration, à quelque échelon on se trouve ? Quand sera-t-il entendu par l'ensemble des enseignants ? Quand sera-t-il entendu par l'ensemble des parents, des élus, de l'opinion publique ?

 

Bernard COLLOT décembre 1993

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