La marche vers l’autonomie

B.Collot (In Marelle, 1997)

Document annexe

“ Ils ne peuvent rien faire tout seul ”, “ Ils attendent tout de moi ” …. Combien de fois avons-nous entendu ces remarques. Il est vrai que si l’enseignant trouvait en arrivant dans une classe des enfants parfaitement autonomes…. Cela voudrait dire que l’école aurait déjà beaucoup changée ! peut-être même cela voudrait-il dire qu’il (l’enseignant) n’aurait plus grand chose à faire !

Sauf si vous avez la chance, dans une classe unique, de prendre la suite d’un collègue ayant quitté les rails de la conformité, partout ailleurs vous débuterez avec des enfants non autonomes ou peu autonomes. Et si vous avez la malchance d’être dans une classe homogène, chaque année ce sera la même chose.

La marche vers l’autonomie sera donc votre premier problème, peut-être le seul problème pédagogique : Un adulte n’est-il pas simplement un enfant devenu autonome ?

Quelle que soit l’origine de la “méthode nouvelle” que vous voudrez appliquer, dès l’instant où vous voudrez sortir de l’ordre scolaire habituel vous buterez sur le manque d’autonomie. Dites-vous bien que ce n’est pas un problème dans le sens où l’on voudrait qu’il n’existe pas : la conquête de l’autonomie est l’essence même de toute pédagogie, qu’elle soit nouvelle ou moderne. Ce que les enfants et vous-mêmes pourrez faire lorsque cette autonomie aura atteint un degré important sera presque secondaire. C’est dans sa conquête que réside l’essentiel et c’est pour sa conquête que les enfants seront obligés de s’approprier tous les langages.

 

Vous aurez à considérer 2 autonomies interdépendantes : l’autonomie individuelle et l’autonomie collective. Mais avant d’aller plus loin je voudrais distinguer 2 types d’autonomies :

- L’autonomie dans l’exécution des consignes et des ordres. C’est celle qui facilite le travail (et peut-être l’immobilisme) de l’enseignant et rend le “maintien de l’ordre” plus cool. Elle correspond beaucoup plus à une super-dépendance plus ou moins librement consentie qu’à une véritable autonomie. Mais ne la jetons pas au feu : Elle correspond la plupart du temps à l’état initial dans lequel se trouve les enfants qui attendent des consignes .. et de l’enseignant qui pense devoir tout diriger et maîtriser. Elle est indispensable dans le cas d’une classe à cours multiples où l’exécution des ordres, des consignes ne peut se faire en temps réel. Elle correspond à 2 nécessités : faire à des moments différents et variés et hors du contrôle de l’enseignant ce qu’il a prévu, faire quelque chose qui ne trouble pas la classe quand l’activité programmée est terminée puisqu’il est impossible que le temps d’exécution soit le même pour tous.

- L’autonomie dans la proposition, le choix et l’organisation des projets de l’enfant et/ou du groupe. C’est pour moi bien sûr celle qui est fondatrice de la construction complète de l’enfant (cognitive, psychologique et sociale). Elle va correspondre à une véritable révolution copernicienne dans l’orientation du sens de l’action de l’enfant :

Dans l’école, d’une façon quasi générale l’enfant agit toujours dans le but de satisfaire principalement l’enseignant, en second lieu ses parents. Quant à l’enseignant son action doit satisfaire en priorité l’Institution qui l’emploie et les parents.

Bien que caricatural, ce premier schéma représente dans quelle direction ou pour qui se mobilisent les acteurs du système éducatif. L’enfant cherchant essentiellement sa satisfaction à travers celle du maître est de fait et volontairement dans une situation de dépendance. Il attendra ordres et consignes.

Il va lui falloir retourner le sens de ses actions sur lui-même, dans le sens de son propre intérêt qu’il aura à découvrir et à apprécier lui-même. De son côté l’enseignant devra agir non pas à partir d’intérêts qu’il détermine ou que l’institution ou même les parents auront déterminés mais à partir de (et pour) ceux qui émaneront des enfants. “Je ne fais pas l’effort d’apprendre à lire pour répondre aux attentes du maître ou de mes parents mais parce que j’en ai besoin pour répondre à un besoin ou pour l’assouvir, pour réaliser un projet qui le nécessite.”

Il n’y a pas de véritable autonomie possible sans ce retournement. Et ce n’est pas évident, ni pour les uns ni pour les autres, parce que tout le système de références que les acteurs de l’acte éducatif s’étaient bâti correspondait au premier schéma. L’effarement d’un enfant “débarquant” dans une classe unique où l’autonomie atteint un degré suffisant et qui ne sait plus comment se comporter dans ce qu’il imaginait une liberté de tout faire ou de ne rien faire, qui attend désespérément les directives et surtout l’approbation du maître à tous ses agissements est significatif. L’obligation, principal de ses repères, brutalement va lui manquer.

 

Voilà donc très sommairement les données du problème. Pour entrer dans l’autonomie (les enfants et vous), pour faire rentrer les enfants dans l’autonomie, vous aurez à agir simultanément ou progressivement dans 3 champs : le temps, l’espace, le retournement du sens de l’activité. En même temps se transformera la notion qui jusqu’à maintenant était la seule structurante : l’obligation. Et ceci par petites touches, par une infinité de petits trucs.

Le temps

Utiliser les trous !

Au départ, c’est vous qui êtes maître du temps. C’est vous qui le structurez (emploi du temps). Et il est uniforme pour tous. “Il est l’heure. Dépêchez-vous de finir. C’est le moment de.., attendez…”. Mais ce temps est plein de trous. Parce que tous n’avancent pas à la même allure. Alors, donnez de l’importance aux trous, meublez-les en prévoyant une panoplie d’activités facultatives…obligatoires (!) mais qui pourront être choisies. Débrouillez-vous pour que ces activités n’aient pas à être contrôlées, libres de la fatidique erreur, et qu’elles puissent se poursuivre dans d’autres trous du temps (lire un BD,. gribouiller un bloc-notes, faire des albums de découpage… et quand l’espace commencera à se libérer aller feuilleter des bouquins, peindre etc.…). Progressivement vous agrandirez les trous du temps (en raccourcissant les activités que vous imposez) pour que tous disposent de LEUR temps pour le remplir à leur guise. Viendra un moment où ils entreprendront des activités que vous n’aurez pas prévues. Comme entre-temps d’autres choses auront aussi changées, tout le monde sera dans la marche vers l’autonomie.

 

Casser la simultanéité

Quel que soit le type d’activités que vous faites exécuter (de l’exercice de Bled à la fiche hautement pédagogique), l’habitude de l’homogénéité font qu’elles sont toutes réalisées simultanément par tous. A noter qu’il est rassurant pour les enfants de faire passivement “comme les autres” sous votre présence. Ils vérifient ainsi s’ils sont conformes à vos attentes, ne prennent pas de risques… et vous vous contrôlez ou croyez contrôler l’efficacité de vos actions et pensez maintenir intérêt et attention au maximum. Pour les “Bons” ou “Mauvais”, vaches ou brebis, la conduite en troupeau est rassurante.

C’est ce qu’il va falloir casser sans trop déstabiliser chacun ou le groupe. C’est le “plan de travail” qui va vous permettre cela. Peu importe si vous commencez par imposer un plan de travail que vous faites vous-mêmes (“vous avez le choix de faire obligatoirement ( !) les n° x, y, z de bled … mais quand vous voulez après la récrée”). Vous avez tout intérêt à ce que cela soit TRES facile : l’objectif n’est pas les progrès dans une matière mais de permettre aux enfants d’OSER décider eux-mêmes de faire à un moment différent des autres, de commencer à programmer eux-mêmes et sans crainte des actions qu’ils ordonneront généralement suivant leurs intérêts, leurs non-intérêts ou difficultés. Jusqu’au jour où au même moment, les uns feront des maths, les autres de l’écrit, les autres de la lecture… Jusqu’au jour où le plan de travail servira à programmer d’autres activités que des exercices. Jusqu’au jour où il servira à programmer des activités dont l’enfant sera l’auteur. Jusqu’au jour où le plan de travail ne sera plus que l’outil de l’enfant et du groupe classe leur permettant de gérer la complexité d’activités qui seront devenues les leurs.

 

Casser la rigidité

A noter, et c’est important, qu’un plan de travail est aussi la représentation graphique du temps et de ce qui le remplit. C’est un outil qui permet de naviguer dans le temps. Peu à peu ce ne seront plus les aiguilles de l’horloge qui définiront le temps mais l’activité.

L’autonomie de chacun ne peut s’inscrire que dans le temps de chacun.. Avez-vous remarqué que c’est vous qui mobilisez la plus grande partie du temps disponible ? Quand les enfants vous écoutent ils ne sont pas dans leur temps mais dans le vôtre. Alors peu à peu diminuez le temps que vous prenez. Si vous faites des leçons, raccourcissez-les ! Si un enfant est dans une activité qui déborde le temps de l’emploi du temps, n’ayez pas peur de le laisser poursuivre… et tant pis s’il échappe au cours suivant. S’il sait qu’il peut s’approprier son temps, il hésitera moins à s’investir de lui-même. Bien sûr cela va bouleverser votre ordre, mais comme cela se fera peu à peu et qu’en même temps la structure de votre classe se modifiera, cela ne sera plus un problème pour vous.

 

L’espace

Aménager l’espace

L’autonomie c’est aussi la mobilité. N’espérez pas avoir des enfants autonomes… vissés à leur chaise ! L’image d’enfants se déplaçant dans tous les sens fait peur. A juste titre : N’oubliez pas qu’encore la majorité des enfants ne peut bouger qu’au moment de la sonnerie libératrice. Cela explose !

D’abord, tâchez de libérer le maximum d’espace pour circuler. Je sais que vous en manquez malheureusement tous. Il faudra faire preuve parfois de génie ! En dehors d’une position qui condamne à la dépendance, les tables en rangs tournés vers le maître bouffent de l’espace. Ne croyez pas qu’en les regroupant les enfants sont trop serrés : au bout d’un certain temps ils y seront rarement tous ensemble. C’est vous qui avez le moins besoin de place. Poussez votre bureau là où il tient le moins de place, de toute façon vous ne vous y assoirez… que le soir ! Il m’est arrivé de mettre le mien.. dans le couloir. Quand vous organisez votre classe, faites-le comme un architecte qui gère des espaces.

Débarrassez-vous des cartables. Ils ne sont utiles que s’ils sont le seul endroit personnel à un enfant. Mais il faut que chaque enfant ait un espace personnel où personne, y compris vous, ne mettra le nez. Pas d’autonomie sans son propre territoire.

Il faut que les enfants aient des endroits où aller faire quelque chose. Un coin documentation même minuscule mais accessible, un coin où il puisse aller chercher une paire de ciseaux, un coin avec un damier, etc. Au fur et à mesure d’autres coins d’activités s’ajouteront, ou en remplaceront d’autres, au fur et à mesure de la modification de la classe, suivant la place disponible ou suivant l’espace conquis !

 

Circuler dans l’espace

Il va falloir que vous aidiez les enfants à conquérir progressivement l’espace. Offrez-leur des raisons de se déplacer sans avoir à le demander. Des fichiers autocorrectifs vont par exemple à la fois casser la simultanéité du temps, l’uniformité de l’activité et obliger à se “déplacer ver ”. Choisir une fiche, chercher la correction est une activité peut-être plus importante que réaliser la fiche. L’endroit où vous allez les placer est donc très important.

L’ordinateur a comme principal intérêt qu’il faut aller vers lui et qu’on ne peut pas y aller tous ensemble. Peu importe presque ce qu’on y fait !

N’achetez pas de médiocres ciseaux, de médiocres compas, de médiocres gommes.. pour chacun : N’en achetez que 2 ou 3, mais d’excellents : Il faudra aller les chercher quand on en aura besoin… et on ne pourra s’en servir tous ensemble ! En jouant sur l’espace et le temps vous créerez peu à peu les conditions de l’autonomie.

 

Découper l’espace

Si vous pouvez, créez des espaces où un enfant puisse aller s’isoler. Il n’a généralement que… les wc !

Si vous avez la chance de disposer de beaucoup d’espace, il faut qu’il puisse être occupé en permanence. Moins les enfants seront sous votre regard, plus ils pourront entrer dans l’autonomie. Coupez au maximum l’espace, créez des recoins (une armoire, un carton, un morceau d’étoffe…). Des espaces peuvent être créés virtuellement par des structures de cartons, d’étoffes, de crêpons… pendues au plafond (les cabanes d’enfants sont de véritables espaces créés symboliquement : il n’y a qu’eux qui les voient… mais ils les voient bien.)

 

Retourner le sens de l’activité

“ Est-ce qu’il faut sauter une ligne ? est-ce qu’il faut calculer le prix ? est-ce que je peux commencer ? est-ce que…”. les questions qui vous exaspèrent. Et pourtant les enfants ont raison de vous les poser : Ce sont vos attentes qu’ils veulent satisfaire, vos projets qu’ils veulent essayer de saisir. Que ce que vous demandez soit pour “leur bien” n’a pas de sens pour eux : le bien  n’a de sens que dans l’immédiat. Et le bien dans l’immédiat c’est la tranquillité avec vous !

Ce qui va donc être intéressant dans ces questions ce sont les réponses que vous allez apporter! Répondez par une série de propositions… et ne portez aucun jugement sur leur choix… sinon il faudra qu’il cherche votre “bon choix”. Et si vous avez un trait de 4 carreaux tiré complètement à droite de la page, acceptez-le. Petit détail qui aura d’immenses conséquences sur la conquête de l’enfant… et sur votre approche pédagogique. L’importance d’avoir un beau cahier ne correspondra plus, peu à peu, à vous satisfaire mais à sa propre satisfaction. Le cahier n’est pas le vôtre, c’est le sien. Et si vous avez des remarques de votre inspecteur vous lui expliquerez que ce n’est pas négligence de votre part mais par pédagogie. Et il ne pourra rien rétorquer. Vous verrez alors qu’aux questions qui vous énervent succéderont des demandes d’aide pertinentes.

Les fichiers autocorrectifs sont des outils importants. On l’a déjà vu à propos du temps différent pour chacun, de l’espace. Mais c’est surtout parce qu’ils vont obliger l’enfant à chercher une autre référence que vous-mêmes, une référence qui ne porte pas de jugement. Ils vont décider eux-mêmes du “juste” ou du “faux”. Cela va être très difficile pour eux, voire angoissant. Il faut que vous le sachiez pour être patient, pour accepter la “triche”, vous interdire le jugement et n’être qu’aide. Les enfants vont buter sur des obstacles qui n’auront pas été posés par vous. Vous n’aurez plus la même position. L’autonomie a besoin de la confiance, de faire confiance.

 

Faites faire des exercices (!) pour faire découvrir le plaisir de ne plus faire “pour le maître” d’oublier le “juste” et le “faux”, le “bien” et le “mal”. Nous avons déjà parlé dans cette revue de l’écriture automatique et des ateliers d’écriture (erencn n°8). Mais vous pouvez en inventer d’autres : par exemple un moment de lecture obligatoire (!) où l’on peut lire pour soi n’importe quoi du journal à la BD, seulement feuilleter, lire seulement les images et même faire semblant de lire, sans que vous ne contrôliez ou demandez quoi que ce soit. Seul le moment comptant. Ou un cahier “secret” obligatoire (!) où on puisse écrire, gribouiller, dessiner ce que l’on veut et que vous ne regarderez jamais. L’obligation étant toujours liée à un contrôle, créez des obligations libérées de votre contrôle. Des moments où il devient obligatoire… de ne penser qu’à soi, de ne faire que pour soi.

 

Supprimez le “Fais-moi…”, leitmotiv que nous ressassons tous à longueur de journée.

Au lieu de décréter “juste” ou “faux”, cherchez, vous, à comprendre pourquoi ce que l’enfant a fait n’est pas conforme à ce que vous vous auriez fait. Si vous dites “Moi je n’aurais pas fait comme cela” vous lui redonnez l’appartenance de son action. Vous reconnaissez sa personne. Et il discutera avec vous. Et il pourra assumer son autonomie qui est aussi le fait d’être reconnu dans toutes ses caractéristiques, ses savoirs qui ne sont pas les mêmes que les vôtres mais qui ne sont pas forcément de l’ignorance.

J’ai observé que c’était le plus souvent moi qui empêchait leur autonomie… parce que leur dépendance m’arrangeait bien.

L’autonomie débouche sur la complexité, sur l’organisation

Au fur et à mesure de cette marche vers l’autonomie, il ne pourra être autrement que l’organisation se substitue à votre ordre. Elle seule permettra d’ailleurs de rendre l’autonomie acceptable. L’autonomie individuelle est liée à l’autonomie collective. Moins vous aurez à permettre, plus le groupe devra se créer des règles, références qui se substitueront à la vôtre. La réunion quotidienne deviendra un moment clef. Plus l’autonomie individuelle augmentera, plus éclateront les cadres rigides du temps et de l’espace et plus la structure de la classe se complexifiera et s’éloignera de la simplicité d’un emploi du temps et de tables en rangs.

Mais comme cela se fera progressivement, vous ne vous en rendrez même pas compte et cela se fera sans angoisse. Face à des enfants autonomes, c’est vous qui gagnerez le temps d’aider ceux qui auront besoin de vous. Ne serait-ce que parce que vous serez vous-mêmes plus autonomes par rapport à eux, plus libres des choix de vos actions. Vous aurez renversé le sens des flèches “action destinée à satisfaire...”.

Mais peut-être vaut-il mieux que vous n’ayez pas d’enfants autonomes ! Document annexe

 

Bernard Collot (1997)

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