Correspondance, réseaux

1990 : Révolution roumaine. Une classe unique mobilise toute la France:

"un livre, un cahier, un crayon et un nounours pour nos amis roumains"

Genèse d'une aventure

Bernard Collot (1990)

Compte-rendu qui repris dans un ouvrage à paraître "Aventures de la communication"

Racines

 

Dès les années 60, quelques enseignants dont je faisais partie s'étaient engagés dans une forme de travail bien particulier : le travail en réseau. La pédagogie de ces classes s'était axée fortement sur la communication, leur organisation avait évolué pour s'adapter rapidement aux apports d'informations extérieures de même qu'au traitement de leurs propres informations (avec incidences importantes sur le travail de l'écrit), et elles utilisaient comme réels MÉDIAS inter-actifs les journaux scolaires à parution rapide (hebdomadaires ou bimensuels) ou les "Gerbes" dans les circuits de correspondance naturelle (pages imprimées envoyées à une classe centralisatrice qui regroupait et répercutait sur les autres).

Début des années 70, plus de 200 classes travaillaient dans ce sens au sein d'une dizaine de "circuits de correspondance naturelle".

Au cours de cette période, la recherche de ces classes et de ces enseignants a permis une avancée notoire sur des points fondamentaux dont on a besoin aujourd'hui, non seulement pour la pratique du travail en réseau, mais également dans la conception de nouvelles organisations pour les classes (voir par exemple http://perso.wanadoo.fr/b.collot/b.collot/reunion.htm ) ou dans l'utilisation des technologies nouvelles, informatique, télématique, vidéo... Il s'agit en particulier:

- de l'utilisation d'un média comme OUTIL de travail et non comme finalité. La notion de journal scolaire avait profondément évolué dans ces classes et son rôle comme véhicule d'informations entre partenaires multiples s'était affirmé. Il avait perdu alors sa fonction unique de reflet du travail de la classe et inclus celle d'appel à l'inter-activité. Cette notion est absolument essentielle dans une autre conception de la pédagogie, que cette inter-activité des informations et des personne soit à l'intérieur du groupe classe, du groupe école ou avec l'environnement extérieur.

- de la notion d'information. Nous avions ainsi pu constater combien l'évolution de l'enfant dépendait à la fois des informations qu'il allait pouvoir appréhender et de ses capacités à pouvoir les appréhender, les transformer et les transmettre. Une réelle expérience au niveau de la pratique avait pu être ainsi acquise à ce propos (régulation, traitement des infos, nouvelles formes de l'écrit, …)

- de la structure des classes. En particulier avait été mis en relief l'impossibilité de conserver des structures basées sur un ordre rigide (arrivées imprévisibles des infos, traitement non collectif de celles-ci et dépendant du degré d'évolution de chaque enfant, place totalement différente de l'enseignant).

A partir des années 85, l'expérience acquise a pu être immédiatement investie et complétée dans un vaste réseau multi-médias, utilisant TOUS les médias disponibles et en particulier la télématique. D'abord sur les serveurs du Conseil général de la Vienne (CG86) et du CNRS (TRAFIC), puis sur celui de la ville de Châtellerault (ACTI).(par la suite, le même réseau a utilisé le serveur du rectorat de Nice (Educazur) puis son propre serveur (MARELLE), actuellement Internet où il a éclaté - note 2 001). En particulier dans l'utilisation des listes de diffusion et dans la réalisation de magazine de classes (correspondant aux sites internet d'aujourd'hui - note 2 001)). Dès cet instant télématique, vidéo, télécopie ont été utilisés sans problèmes ; la bureautique et la photocopie ont facilité l'édition des journaux hebdomadaires, voire quotidiens au sein de réseaux multiples et n'ayant de sens que dans ces réseaux.

Le travail de recherche et l'expérience accumulés ont été immenses.

Ce préambule qui apparaît comme une redite est cependant absolument nécessaire: tout ce qui va suivre s'y rattache complètement.

 

1988 : Ramifications imprévisibles

 

Il s'est construit à partir de ces années un immense réseau aux ramifications complexes et imprévisibles auquel appartenait ma classe unique et dont nous avions été un des éléments actifs et créateurs. Nous disposions d'ordinateurs, d'imprimantes, du téléphone, d'un fax, de magnétophones, d'une caméra vidéo, avions un magazine télématique sur le serveur de Chatellerault (ACTI), diffusions un hebdomadaire….

C'est ainsi que nous cherchions, dès 1986, à utiliser la vidéo comme autre outil de communication. Nous rentrions en contact avec "Réseau-Vidéo-corespondance" (organisme émanant du CIEP de Sèvres qui depuis quelques années a créé un véritable réseau, très actif dans le secondaire, où la lettre-vidéo est prônée comme nouveau moyen de communication), et nous faisions inscrire sur l'annuaire de RVC.

Un extrait de l'annuaire était reproduit dans le "Français dans le Monde", revue distribuée en direction des profs de français étrangers, extrait qui tombait sous les yeux d'Emilia, prof de français roumain en visite alors dans des lycées en URSS (aucune revue étrangère n'étant lisible en Roumanie).

Cette dernière prenait épistolairement contact avec quelques-unes des adresses relevées .... et une seule réagissait: Moussac. A noter d'ailleurs que la proposition roumaine d'échanges était communiquée sur le réseau télématique et devant l'absence de réactions du second degré, je décidais de prendre l'affaire à notre compte et proposais à Emilia, le prof roumain d'engager une expérience. Celle-ci reposerait sur deux hypothèses, un outil et une structure:

L'outil: l'hebdomadaire régulièrement édité par ma classe unique. II était décidé qu'il serait envoyé régulièrement en Roumanie (en même temps qu'à une trentaine de classes française du réseau), et ce en dépit de la censure roumaine.

La structure: La structure de ma classe permettait de ne pas décider à l'avance des échanges et d'attendre d'éventuelles réactions. Ceci était important pour deux raisons : d'abord parce que la situation politique roumaine ne permettait pas de prévoir le passage du courrier ; d'autre part, il ne pouvait être préjugé de la réaction d'enfants plus âgés.

Deux hypothèses:

- La structure de langage et de pensée d'enfants plus jeunes (de CP à CM) pouvait parfaitement convenir à des collégiens en situation d'apprentissage. D'autre part, la pratique encore sommaire de notre langue par ces derniers ne leur permettant que des réponses également assez sommaires, celles-ci par contre pouvaient largement satisfaire des enfants plus jeunes.

- Le fait de ne pas inclure d'obligation de réponse pour des classes qui étaient très traditionnelles pouvait être un facteur favorisant à des échanges plus riches.

Ces deux hypothèses se sont avérées exactes et des échanges se sont engagés avec la Roumanie, l'hebdomadaire des enfants étant d'ailleurs le seul "journal" étranger ayant pu pénétrer à cette époque en Roumanie. II faut dire que si la censure roumaine a été un facteur défavorable (nécessité de contrôler ses écrits, d'interpréter les écrits roumains), le fait de l'absence d'ouvrages français à disposition des collégiens roumains a probablement placée l'hebdomadaire scolaire français dans une situation de lecture et d'attention privilégiée (On verra par la suite avec d'autres pays que la réaction est la même dans une situation plus normale). Quoi qu'il en soit les échanges se sont poursuivis dans l'intérêt des 2 parties. Je n'insiste pas sur l'apport important pour les enfants français sauf peut-être:

- en ce qui concerne le regard et l'attention nouvelle que de jeunes enfants ont porté à leur propre langage (nécessité absolue d'être compris, l'orthographe grammatical prenant alors toute son importance) ou à leur propre région,

- dans le fait qu'ils ont eu des réactions beaucoup plus nombreuses et beaucoup plus profondes aux informations qu'ils diffusaient qu'avec les classes françaises. Ceci étant une conséquence logique: les apprenants roumains ont cherché la compréhension réelle de CHAQUE info. D'où une dynamique de communication beaucoup plus forte. Ce phénomène s'est aussi confirmé avec d'autres établissements par la suite.

 

1989 : Extension et complexification

 

En cours d'expérience, un autre élément (au niveau de la structure) a été ajouté: Les informations qui étaient transmises par les collégiens roumains ont été répercutées par ma classe dans notre propre réseau multimédia, soit par l'intermédiaire de l'hebdo (reproduction intégrale des textes) soit par l'intermédiaire de la messagerie ou des magazines télématiques hébergés sur le serveur de la ville de Châtellerault (3614 ACTI

Si bien qu'à la rentrée 89 le réseau s'agrandissait:

- Un lycée de MONTEVIDEO entrait dans le jeu selon les mêmes principes. Mieux, il réalisait à son tour un journal en français spécialement destiné aux classes françaises (c'est à dire qu'il ne s'agissait pas d'une traduction d'un journal uruguayen). Ce journal était réédité dans le journal de ma classe unique (la "Fourmilière-hebdo) et rediffusé aux autres classes.

- 3 autres classes rurales primaires françaises du réseau multi-média, une classe d'un lycée espagnol de BARCELONE entraient à leur tour dans le cycle.

- Puis la classe unique de Haute-Rivoire, republiant de la même façon textes et adresse de leurs correspondants de la forêt Amazonienne, la classe unique de Ploerdut faisant de même avec leurs amis anglais, le collège de Bollène avec leurs amis Portugais… Un mouvement puissant se créait. Roumains, urugayens, espagnols, indiens d'Amazonie, petits ruraux français avaient le sentiment d'appartenir à une vaste classe planétaire où chacun se "connaissait" véritablement et se reconnaissait aussi bien dans les similitudes que dans les différences.

 

89-90 : REVOLUTION ROUMAINE : Rebondissement et conséquences

 

C'est dans ce contexte qu'intervient un fait totalement imprévisible : La révolution roumaine de décembre 1989. Un événement "vu à la télévision" prenait une dimension exceptionnelle parce qu'on pouvait alors le rattacher à des personnes faisant partie de notre vie. Mélanie, une petite de 9 ans, arrivant en pleurs dans le couloir en début d'après-midi : "J'ai vu à la télé à midi : nos copains roumains sont peut-être tous morts". La classe allait vivre quelques mois d'une grande intensité.

  • Utilisation de la franchise postale et opération ""un stylo, un cahier ... un nounours"

  • Lorsqu'en décembre éclatent les événements roumains

    - la classe unique de Moussac y est particulièrement sensible,

    - les autres classes du réseau aussi parce que, même si elles ne participent pas toutes activement à ces échanges, connaissent depuis 1 an les collégiens roumains par les textes répercutés dans l'hebdo de Moussac ainsi que par les pages télématiques émises à divers moments.

    - les enfants de Moussac interpellent via la messagerie télématique leurs correspondants français à propos de ces événements qui provoquent une réelle inquiétude : des enfants se sentent alors concernés par des informations qu'ils subissent habituellement sans qu'elles aient de sens ; des discussions s'engagent, des propositions s'échangent...

    En Janvier 90, les enfants de Moussac et moi-même cherchons (avec l'aide de la communauté émigrée roumaine en France) et recevons les premières informations en provenance de Roumanie sous forme de 2 télégrammes et d'un étonnant appel téléphonique dont les grésillements augmentaient encore la charge émotive. Les messages partent tous azimuths "Nos copains ne sont pas morts, Emilia n'est pas arrêtée, elle a pu téléphoner"

    Le 9 janvier arrive une lettre écrite par Emilia, le professeur roumain : la première lettre écrite librement en Roumanie ! Cette lettre est terriblement émouvante. A la fois parce qu'elle était visiblement la première parole libre exprimée, mais aussi parce qu'elle décrivait des conditions de vie et de travail inimaginable pour les enfants (le froid, la faim, l'absence même de crayons, de livres…). Non seulement elle fait le tour du village est affichée à la mairie, à la poste (cette fois se sont les adultes qui sont directement touchés par un événement sans qu'il y ait les intermédiaires médiatiques traditionnels de la communication), mais elle est faxée aux écoles du réseau, aux enseignants, elle fait l'objet d'un numéro spécial de l'hebdo de la classe (la Fourmilière-hebdo), est publiée dans le magasine télématique (site sur le 3614), est faxée au journal régional qui la publie ….

    A leur tour, les classes du réseau s'en emparent, la publient à leur tour dans leurs hebdos, sollicitent leurs propres journaux régionaux, la faxent à d'autres…. Le circuit traditionnel de l'information était renversé : c'étaient les utilisateurs des médias qui les alimentaient..

    Les enseignants, eux-mêmes reliés par télématiques, s'interpellent également. Ils se reconnaissent dans Emilia.

    Si bien que les enfants commencent à mettre en place une formidable opération d'aide: utiliser la franchise postale accordée par le ministère pour une aide d'envergure.

    Il est intéressant de remarquer qu'alors la répercussion de l'information ne se fait plus seulement par l'intermédiaire et à la seule initiative de ma classe, mais que bon nombre de classes, maîtrisant bien la notion de média, répercutent et amplifient elles-mêmes ce qu'elles jugent utile à la réussite de l'action entreprise et qui s'intitulera "un livre, un cahier, un crayon et un nounours pour nos amis roumains". Elles utilisent, soit leurs hebdos, soit la messagerie, soit les journaux scolaires. Certaines réalisent des opérations originales (Les enfants de Larajasse sollicitant chaque habitant de leur région pour 1 crayon!)

    Certaines classes sollicitent alors la presse adulte (utilisation de la télécopie) et des rapports tout à fait nouveau sont établis avec celle-ci (JC Spirlet, membre du comité de direction de "Sud-Ouest" s'implique directement, à la "Nouvelle République" les enfants ont un journaliste comme contact permanent…). Il ne s'agit plus d'étudier un média traditionnel, mais de lui demander de diffuser une information dont les enfants sont eux-mêmes les maîtres ou les producteurs ! C'est dans ce sens que nous voyons une collaboration avec la presse, non pas dans le sens unique d'objet d'étude mais dans celui d'un outil également utilisable en tant que tel. Par la suite ma classe unique a conservé ce type de relation avec la presse locale (Nouvelle République) qui a "collaboré" à d'autres actions (trouver des "herminettes" pour les fabricants amazoniens de pirogues, trouver des interprètes russes pour traduire des informations en provenance d'enfants de Tchernobyl etc.)

    La télécopie a également été utilisée en direction du salon de la BD à Angoulème (sollicitation des dessinateurs de BD et des maisons d'édition.)

    Les enfants ont été la cheville ouvrière dans la conception même de cette opération, dans son organisation, son suivi. Des centaines de messages ont été échangés. L'efficacité de l'action était vérifiée quotidiennement (comptage du nombre de colis, de stylo, calcul du poids… ) et diffusée à tous. Elle a évolué en cours de route: C'est un enfant de ma classe qui a proposé d'ajouter un nounours suite à une émission télévisée sur les crèches roumaines.

    De même, si l'émotivité entre beaucoup en compte dans cette entreprise, très nombreux ont été ceux qui ont envisagé immédiatement une suite coopérative à cette action : à savoir une correspondance avec des classes roumaines. Certains magnétophones ont été envoyés dans cette optique : travailler avec eux. Ceci est important : la notion d'aide humanitaire, qui peut être discutable lorsqu'elle est réduite à un acte de charité de nantis, devient éminemment éducative lorsqu'elle est transcendée en l'idée d'une coopération internationale où chacun apporte alors ce dont il dispose et où la dignité de chacun est respectée. Constamment cette dignité a d'ailleurs été réclamée par les enfants roumains eux-mêmes.

    - Dès fin janvier les premiers textes libres d'enfants roumains arrivent à Moussac. Ces textes étaient terriblement émouvant : première parole libres d'enfants qui osaient décrire et dire ce qu'était leur vie. Ils sont immédiatement télécopiés, édités dans la "Fourmilière-hebdo" publiés dans le magazine télématique des enfants, repris par la presse régionale, repris par les hebdos des classes du réseau,....

    - Avril, nous recevons la première cassette audio où les collégiens roumains parlent. "C'est difficile pour nous de parler parce que jusqu'à maintenant, nous n'osions pas dire ce que nous pensions". La cassette est dupliquée et envoyée dans le réseau.

    D'autres enfants, d'autres classes et même d'autres adultes répondent à ces textes , à cette cassette et ont par la suite échangé eux aussi avec les petits roumains ou leur prof. L'ensemble du réseau s'appropriait l'école roumaine. A aucun moment les enfants de Moussac n'ont eu le sentiment d'être propriétaire d'un correspondant particulier, dans le sens d'une correspondance fermée sur elle-même de type classe à classe, que ce soit avec Cluj, Montevideo, Barcelonne ou le réseau français. Le réseau était devenu un univers, complexe, incernable, à coup sûr trop vaste pour les petits, mais parfaitement préhensible par les plus grands parce qu'ils avaient participé à sa création. Une notion de l'échange ou l'on s'adresse à des personnes plus qu'à SON correspondant .

    Un très grand nombre d'actions nous ont échappé suite à la diffusion générale des infos, soit par le magazine d'ACTI, soit par les journaux régionaux, soit au niveau local (cantons, circonscriptions). Mais j'ai été frappé par le nombre de demandes dont nous avons été informés (la classe ou moi), de même que par le nombre de classe NON FREINET, voire même assez rigides, qui, à cette occasion, se sont aussi engagées dans une voie nouvelle pour elles. Ce que des discours n'avaient pu produire, une action à laquelle tout un chacun pouvait participer LIBREMENT et totalement l'a fait! Ceci est à méditer, même si une fois l'émotion passée tout est peu à peu rentré à nouveau dans un certain ordre.

  • Amplification du mouvement et organisation de convois.

  • Bien sûr via télématique et dès le début les infos ont été diffusée à l'ensemble de la liste télématique des adultes enseignants. A la suite des premières infos, il y a eu réactions, discussions, propositions doublant celles des enfants. Mais les déclics ont été la diffusion instantanée (télécopie) des premières infos obtenues via télégrammes et téléphone, puis de la première lettre d'Emilia. Les réactions ont été extrêmement fortes. D'abord parce que grâce à la télécopie beaucoup ont été ceux qui l'ont lue dès sa réception, à l'instant même des événements, ensuite je crois parce que chacun a pu se reconnaître ou se projeter, comme enseignant d'abord, comme militant ensuite.

    La charge affective pour les adultes a été, au vu des réactions reçues, extrêmement forte. Et on sait combien les enseignants, en particulier "freinet" ont un côté affectif fort ! Si bien que:

    - La diffusion de la lettre d'Emilia dans les journaux a été souvent de leur fait et non celui des enfants ou adolescents et elle a provoqué une amplification énorme de l'action des enfants. Dans de nombreux endroits (salle des profs, mairie ...) elle a été affichée, lue, lue même dans certaines séances de conseils municipaux. Emilia a reçu des centaines de lettres, certaines étonnantes; mais il faut remarquer que l'excès a aussi provoqué quelques difficultés là-bas (lecture, réponses, impression de submersion et d'impuissance)

    - Des projets différents en direction de la Roumanie où il n'était pas question de CLUJ se sont modifiés ou carrément transformés: cela a été l'histoire des convois:

    A Apt, un professeur mobilise le lycée et 3 tonnes de livres et 200 kg de friandises partent avec un convoi qui se détourne de son but (Timisoara) pour livrer "en personne" Emilia et ses élèves.

    A Tours, une enseignante et un groupe de militants qui tentaient d'organiser un autre convoi à partir de Tours modifient complètement leur but initial et cible alors l'Ecole no 3 de CLUJ et Emilia et son convoi devient celui du réseau.

    La FEN 37 se mobilise à fond pour cette affaire (c'est d'ailleurs à ma connaissance le seul organisme non impliqué directement qui se soit investi ainsi). Et un échange d'informations très important s'instaure (transmissions d'extraits de lettres en provenance d'autres roumains, informations avec les convois en partance pour d'autres régions ....)

    Une équipe ICEM de Troie se mobilise et devient partie prenante de l'organisation et du voyage.

    Un village de l'Isère se mobilise, organise une collecte et son instit l'apporte lui-même à TOURS!

    A plusieurs endroits (en particulier dans la région Lyonnaise) on essaie de trouver un moyen pour faire parvenir Sa machine à écrire ou SA polycopieuse à Tours!

    Intervention des municipalités de Châtellerault et de Nancy

    Puis, brusquement, la Municipalité de Chatellerault en la personne de son maire, Edith Cresson, prend conscience qu'il se passe quelque chose sur son serveur ! Les lettres des enfants roumains reçues par Moussac y sont systématiquement publiées de même que celles d'Emilia, un magazine spéciale Roumanie s'y organise.

    Le convoi de Tours reçoit alors le soutien de la Mairie de Chatellerault et les énormes difficultés qu'il y avait en ce qui concerne la sponsorisation du camion se résolvent : le 3 avril, un camion payé moitié par la ville de Nancy et celle de Chatellerault, part sur Cluj avec un stock de livres , de machines à écrire, de photocopieuses, de .... récupéré dans toute la France). Ses accompagnateurs y reçoivent un accueil… délirant.

    Détournement d'un colloque international à partir de cette histoire

    Mai 90, à peine 3 mois après : Le colloque international organisé par la ville de Chatellerault avec pour thème Europe et médias se centre autour…. de l'aventure provoquée par la bande de galopins d'une classe unique ! Emilia, le prof roumain, y est invitée ainsi que 3 de ses élèves : c'est pour eux la découverte inimaginable il y a 3 mois de… la société de consommation, des grandes surfaces, de la pléthore, et … du gâchis ! Ils sont avec les enfants de la classe unique les "vedettes" de cette manifestation et lui apportent un air de vérité! A cette occasion, Emilia découvre aussi la classe de Moussac.

  • Invitation d'Emilia

  • Entre temps une idée était lancée : Et si des enseignants invitaient Emilia à parcourir la France et la recevaient à tour de rôle ? L'idée fait rapidement son chemin, un parcours s'organise, une souscription est lancée pour lui offrir le voyage (). Juillet - août 90, Emilia effectue un étonnant périple en séjournant chez une quinzaine d'enseignants répartis sur tout l'hexagone.

    Conséquences

    Cette opération roumaine a abouti:

    - à l'envoi de plus de 1 000 colis en direction de ce collège de Cluj et d'écoles primaires environnantes,

    - à la création d'une dynamique d'échanges concernant des dizaines de classes avec la Roumanie,

    - à la prise de conscience des enfants du réseau de ce qu'est la démocratie (ou la non-démocratie)

    - à l'utilisation indispensable des moyens de communication pour organiser collectivement une action,

    - à la prise de conscience par d'autres classes que celles du réseau des possibilités de la production et de la diffusion d'informations par les divers médias,

    - à la création de nouvelles relations à l'intérieur même d'établissements français (prof des collèges avoisinants demandant à participer à des échanges, discussions entre enseignants et participation toute nouvelle pour certain d'entre eux...)

    - à éveiller l'intérêt de collectivités locales à l'action responsable et organisée d'enfants (convois des villes de APT, CHATELLERAULT en direction du collège de Cluj, intervention de nombreuses mairies...)

    - à démontrer l'utilité et l'efficacité des technologies modernes (télématique, télécopie...)

    Lorsque des organismes (Mairies..) se sont mobilisés, cela n'a été que lorsque l'action des enfants a été suffisamment importante pour avoir quelque impact médiatique et ils ont alors utilisé cette action à leur propre compte. Ceci confirme ce que nous savions déjà: dans la perspective d'une école nouvelle, les enfants seront bien souvent utilisés à d'autres fins que dans leur intérêt si on ne veille sans cesse à ce que leur soit rendu tout ce qui leur appartient.

     

    REMARQUES en VRAC

     

    - Toutes les actions des écoles ont été déterminées uniquement par les informations diffusées par les enfants.. La notion de solidarité, dans cette aventure, est partie du vécu des enfants et non pas sur incitation des adultes (Elle n'était plus une notion morale)

    - La réaction des adultes a été très différente, suivant que leur classe était plus ou moins impliquée dans le réseau de diffusion des infos roumaines. De même ceux qui étaient impliqués par d'autre biais (espéranto, amis en roumanie...) ont rejoint immédiatement le groupe actif.

    Ce qui me conforte dans ma croyance à un principe intangible : action et réactions efficaces et collectives font toujours et uniquement suite à la mise en commun d'informations où chacun est impliqué. Une information diffusée provoque la remontée d'autres informations. Ceci dans une conception inter-active de la télématique. Cette notion de mise en commun des infos n'est pas encore quelque chose d'acquis. Mettre en commun, c'est aussi se désapproprier. Dans cette aventure, il a bien été démontré qu'il faut que quelques-uns commencent, pour provoquer mouvement et d'autres mises en commun. Par exemple si les correspondants roumains ou urugayens des enfants de Moussac n'ont plus été LEURS correspondants particuliers, ils ont pu à leur tour s'approprier les correspondants de la forêt amazonienne des enfants de Haute-Rivoire qui du coup, à leur tour, ont permis ce partage en publiant tout ce qu'ils leur disaient. Ces enfants (et leurs maîtres) ont concrétisé ce que pouvait être le village planétaire et les processus qui peuvent y conduire.

    - La façon dont a été gérée cette expérience par les adultes et uniquement par télématique est intéressante : Au départ une info ("Nos corres n'écrivent plus", "J'ai eu Emilia au téléphone"). Elle tombe dans quelques terrains propices, préparés d'ailleurs par la mise en commun de certaines classes (Les premières réactions ont toutes été le fait d'instits dont les classes faisaient partie du réseau de diffusion de Moussac). Dans ces terrains, ces infos rebondissent ou il en émane d'autres. Elles provoquent des propositions, des discussions et des actions sont entreprises. En général, celle ou celui qui est plus ou moins à l'origine d'une proposition gère, sans mandatement, le suivi. Chacun informe sur l'action qu'il entreprend ou à laquelle il participe et, peu à peu, émerge une action collective plus structurée et cohérente ("Un cahier, un crayon, un nounours"). Au fur et à mesure d'autres possibilités apparaissent("J'ai une corres espérantiste", "nous organisons un convoi", "si on invitait Emilia" ....). Sans mandatement non plus les relais sont automatiquement pris par les uns ou par les autres. Il n'est fait appel à l'institution qu'au moment ou l'appareil peut être utile intervention auprès du MEN, des associations amies..). Il s'est ainsi créé, en cours d'opération, une structure qui avait la particularité d'être sans cesse modifiable et qu'il n'a jamais été nécessaire de préciser, de définir formellement ...et qui a abouti à un résultat ! J'ai retrouvé, au niveau adulte, ce que nous vivions chaque jour dans le réseau enfants.

    - L'entrée en action d'institutions comme la mairie de Chatellerault n'a eu lieu qu'au moment où l'opération atteignait un niveau suffisamment important ...et intéressant alors pour ces institutions.

    A noter d'ailleurs qu'à partir de ce moment, les enfants ont été oubliés ! urne conférence de presse organisée par Edith Cresson à Chatellerault et où les enfants de Moussac avaient été conviés a été significative à ce propos : il n'est venu à personne l'idée de s'adresser aux enfants, de les interroger sur ce qui était quand même LEUR AFFAIRE ! ils n'étaient plus consultés! ni même informés. Ils n'étaient là que pour le décorum. II y a du travail à faire pour que l'ensemble des institutions participe à la rénovation pédagogique autrement que par des paroles et s'efface devant l'intérêt des enfants seuls!

    - Nous avions pour la première fois dans une affaire internationale de solidarité la possibilité d'agir individuellement, pour une aide ciblée, précise, en direction d'individus que nous connaissions où dont nous pouvions attendre par la suite que s'établissent avec eux des relations de travail, ceci sans l'intermédiaire d'un organisme ou commission quelconque, dans une action dont chacun (individu ou groupe classe) était le maître. Ce qui a été étonnant, c'est que des actions individuelles aient peu ainsi se transformer en une action collective.

    - Bien que regardant pour la plupart la télévision, peu d'enfants ont réagi au moment de la diffusion concernant les événements roumains, en dehors de ceux de Moussac qui étaient directement impliqués. Et ceci malgré le retentissement qu'ils ont eu en général sur le monde adulte. Par contre cette réaction a alors été forte à la lecture des lettres de Roumanie retransmises dès leur réception (hebdo, télématique, télécopie). Il y a alors eu une re-lecture a posteriori des images télévisées mises alors dans le contexte du réel par l'apparition immédiate de ce réel (instantanéité des informations transmises part les enfants du fait de l'utilisation par eux des TNC pour leur production).

    - La circulation de ces infos dans les établissements, ou les écoles d'un secteur, (circulation organisée par beaucoup de classes du réseau) a très souvent créé des relations nouvelles soit dans ces établissements, soit dans ces secteurs, alors que, jusqu'à ce moment ces relations étaient inexistantes. Ce qui démontre aussi qu'il faut d'abord qu'il y ait action pour qu'il y ait informations, puis pour que structures nouvelles ou relations nouvelles s'instaurent.

    - La solidarité est une notion délicate à manipuler. A plusieurs reprises j'ai senti l'agacement d'Emilia et de ses enfants. "Nous ne voulons pas de pitié", "nous voulons rembourser"… Cette aventure a été exemplaire dans ce sens : il s'agissait aussi de se donner les moyens de travailler ensemble. (si je t'envoie un crayon, une machine à écrire, un magnétophone… tu pourras échanger avec moi et m'apporter autant que je t'apporte)

    - La notion de durée et de continuité est également importante. Même si la partie intense de l'aventure s'est concentrée dans les 3 mois qui ont suivi la révolution roumaine, elle avait débuté bien longtemps avant, ce qui explique aussi qu'elle ait pu avoir lieu. D'autre part ses suites tout aussi imprévisibles se prolongent très loin dans le temps et dans l'espace : 3 ans après avait lieu un échange entre un collège de Védène (Vaucluse) et une classe du lycée de Montévidéo, ces collégiens s'étant en quelque sorte "trouvés" dans l'espace virtuelle créé autour de Moussac et des Roumains. Le support de cet espace ayant été les hebdos et journaux scolaires s'échangeant, interférant, les listes de diffusion télématiques créées à cet occasion, les magazines télématiques, les courriers croisés etc. On peut dire que cet espace est celui des relations complexes qui s'établissent et des informations communes qu'elles mettent ainsi à disposition de tous.

    Moussac, Janvier 1995

    sommaire

     

     

     

     

     

     

     

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