La réunion, clef de voûte de la classe

5 piliers dans l'architecture d'une classe basée sur la communication, l'autonomie, les projets personnels, les échanges de savoirs : La réunion, le plan de travail, les ateliers de traitement de l'information, les outils de communication, la mémoire de la classe.

Article paru dans le n° 16 de la revue MARELLE.

(les figures sont extraites d'une animation utilisée dans une conférence : Le maître est ailleurs)

Les figures jointes à cet article s'obtiennent en cliquant dans le texte

 

Réunion, “quoi de neuf”, conseil, réunion coopérative, entretien….. quel qu’en soit le nom, ce moment quotidien de la vie de la classe est devenu courant dans la majorité des classes. Si dans la plupart des cas il s’agit bien d’un moment collectif de parole donnée aux enfants, suivant les pratiques ou les pédagogies il n’aura ni le même sens ni la même importance. Mais dans tous les cas ce sera un moment institutionnel, c’est à dire mis en place par l’enseignant, se reproduisant régulièrement, inclus dans la structure de la classe. La réunion peut être un des leviers de la transformation des pratiques.

 

Sa forme institutionnelle

La réunion de coopé, le conseil

 Instaurée depuis très longtemps par tous les pionniers de l’éducation, de Makarenko, à Barthélemy PROFIT (OCCE) en passant par les DEWEY, De CROLY, Sébastien FAURE etc.. la “réunion de coopé” (ou le “conseil”) devient même l’institution majeure de la Pédagogie Institutionnelle (OURY).

Son rôle et sa forme vont varier. Reproduction des institutions républicaines chez PROFIT, sous sa forme caricaturale il s’agit d’un organe de gestion d’un certain nombre d’activités parallèles au scolaire : Un président, un secrétaire et un trésorier sont élus. De même que sont élus ou désignés un certain nombre de “responsables” devant assumer un certain nombre de tâches plus ou moins ingrates qui vont surtout faciliter la vie du maître (responsable des tableaux, des cahiers…). Le champ d’action de ce conseil va souvent se limiter aux activités extérieures (fête, vente d’objets, vente du journal) qui vont apporter à la classe des ressources qu’il gérera plus ou moins à sa guise. Parfois il joue un rôle important dans la discipline (Makarenko, Korczac..), peut édicter des lois.

En particulier chez PROFIT, la création de la coopérative et de son conseil, fait du maître, est le préalable à une transformation des comportements qu’il doit, en principe provoquer. Ce qui n’a pas été l’approche de FREINET, la coopérative et ses institutions devenant une nécessité et une conséquence de l’ouverture à l’expression des enfants.

Sous cette forme, le “conseil” ou la “réunion” peuvent n’être qu’un instrument au service du maître ou au contraire le lieu d’organisation, de régulation, de stabilisation de la classe comme dans la Pédagogie Institutionnelle (le Conseil est le lieu de l’instauration des règles et lois dont dépendra ensuite la vie du groupe et ses comportements). Dans tous les cas, elle correspond à une option pédagogique préalable.

Nous aborderons le problème sous un angle différent, celui de la communication : Comment passer de l’entretien à la réunion, clef de voûte de la classe ?

L’entretien (je raconte)

C’est devenu une pratique quasi généralisée. Un quart d’heure ou vingt minutes où l’enfant peut raconter. C’est souvent un moment découpé dans l’emploi du temps comme le calcul, l’orthographe… Il n’aura pas d’incidence sur le reste de la journée. Pendant l’entretien on peut parler de soi. Ensuite on travaille. Il a souvent remplacé la traditionnelle leçon de vocabulaire ou d’élocution. Souvent placé en début de matinée, il constitue une sorte de sas entre le moment où chacun est encore dans sa vie personnelle et le moment où il va falloir l’oublier et se couler dans le cadre scolaire.

Mais on peut considérer que c’est un premier pas qui peut être une ouverture. Ne serait-ce que dans son déroulement.

Position traditionnelle : Les enfants sont à leur place, face au maître (fig1). Les regards sont tournés vers lui. C’est lui qui dirige. Tout passe par lui. Son rôle et son problème sera alors de “faire parler les enfants” tout en maîtrisant et contrôlant bien la parole de chacun. L’entretien s’apparente à un exercice un peu plus libre. Dans cet exercice, sont naturellement privilégiés… ceux qui parlent bien et les sujets “intéressants”.

Le premier stade sera de réduire progressivement le passage obligatoire ou instinctif de la communication par le maître. Et une des solutions est tout simplement topographique. Le regard est toujours lié à la communication. Si c’est vers le maître qu’on est tourné, on s’adressera à lui, et c’est lui qu’on écoutera. Plus les regards pourront se croiser, moins le maître sera dans une position stratégique dominante, plus alors on favorisera l’expression spontanée et les réactions à cette expression (fig 2 et fig 3). Observez votre propre place dans la disposition de l’entretien, et vous saurez le degré de communication que vous permettez.

L’objectif de l’enseignant changera alors : il ne s’agira plus d’exploiter une des expressions pouvant être intéressante pédagogiquement (vocabulaire, histoire, actualité….) ou même d’éliminer par ce biais ce qui pourrait ensuite parasiter le projet pédagogique mais :

- de permettre, voire de provoquer, l’apparition de la vie personnelle de chacun dans un milieu (la classe) d’où elle est habituellement exclue;

- de reconnaître la valeur de tous les langages : un petit émigré, un petit paysan, tous ceux qui ne s’expriment pas “bien” sont castrés d’une grande partie de leur personne dès l’instant où ils entrent dans la classe et qu’ils ne retrouveront que dans la cour ou dans la rue (ce point est important : on ne peut évoluer et se transformer qu’à partir de ce qu’on est… à condition que l’on puisse exprimer ce que l’on est) ;

- il s’agira de permettre à chacun d’exprimer ainsi son identité, de la faire percevoir aux autres

- et il s’agira enfin d’amorcer la construction d’un groupe : un groupe n’existe que par les relations, interactions qui existent, se croisent entre ses membres. Il existe alors aussi par les règles implicites ou explicites (structure) qu’il se donne pour permettre et favoriser cette circulation. Il existe enfin par les multiples projets qui pourront en naître et qu’il aidera à être menés à bien.

Cette première transformation de l’entretien ne se fait pas d’un coup de baguette magique : elle est la résultante d’un tâtonnement continu et… professionnel de l’enseignant. Et très rapidement va se poser le problème du prolongement de l’entretien dans l’activité de la classe. Cela se fera aussi par un long tâtonnement.

 

La réunion, clef de voûte de l’architecture de la classe

J’ai suivi ce lent processus d’évolution de l’entretien pour arriver à la réunion, clef de voûte de l’architecture de ma classe.

La structure de ma classe était bâtie sur 5 grands piliers (fig 4 et fig 5) : La réunion, le plan de travail, les ateliers permanents, les outils de communication et enfin la transformation de la classe en une vaste mémoire physique. Chacun de ces piliers dépendant des autres.

La matière qui circulait d’un pilier à l’autre, ce dont nous vivions, était constituée par les événements (que j’appelle aussi informations). Un rêve, une observation, un bricolage, une aventure, un poisson pêché, la page d’un livre, un calcul, une interrogation… la vie n’est faite que d’événements. Et que fait-on à l’école ? ou que doit-on savoir faire en sortant de l’école ? appréhender, transformer, transmettre, utiliser, mettre en relation… des événements. Pour se faire il faut savoir observer, parler, lire, calculer, dessiner, chanter, dessiner, schématiser…. S’approprier les langages. D’où la conséquence pratique : privilégier l’événement, privilégier une organisation matérielle permettant le “traitement” de l’événement, privilégier l’entrée, la circulation, la sortie, le stockage de l’événement.

Dans cette architecture, la réunion était pour moi le pilier central.

- Quotidienne ou biquotidienne elle était intimement intégrée au lieu de travail : nous avions sans cesse besoin de nous référer à d’autres événements qui avaient laissé des traces : un texte, une lettre, un dessin, une fabrication, un objet, un document, une carte, une cassette.. dans un classeur personnel, un classeur d’atelier, sur un affichage, dans un journal, dans la bibliothèque, un coin… L’école constituait une immense mémoire collective, disponible à tous moments et en particulier aux moment où je ne m’y attendais pas.

- Les événements qui l’alimentaient étaient bien sûr les événements personnels, mais aussi tous les événements qui s’étaient passés dans la classe AVANT la réunion. Aussi bien le crêpage de chignon que la construction bizarre en légo ou la difficulté qui avait bloqué une recherche ou l’écriture d’une lettre. Aussi bien les événements intérieurs que les événements extérieurs, ceux qui arrivaient sous forme de messages, de lettres, de cassettes.

- Porte d’entrée de nouvelles informations, c’était là aussi que convergeaient les événements transformés ou produits par l’activité de chacun ou de la classe. Ils y convergeaient, étaient “brassés”, provoquaient…. Et un certain nombre en ressortaient ; ceux qui suscitaient l’envie ou nécessitaient le besoin d’aller plus loin, d’être transformés. La réunion était un véritable carrefour.

- Outil indispensable, avant, pendant et après la réunion : le plan de travail personnel et collectif. C’est là qu’immédiatement certains de nos événements et surtout leur transformation future allaient prendre place en produisant l’organisation et en la rendant tangible. C’est à partir de lui que l’activité postérieure était possible. Le véritable “régulateur” de la classe.

- Les ateliers permanents, lieux de transformation des événement (traitement de l’information) s’inscrivaient donc naturellement dans son prolongement : c’était là que le texte ou la lettre était écrits ou repris, le message rédigé, la cour mesurée, l’abeille dessinée, le haricot planté, ou la bestiole installée… Ils étaient aussi source d’événements nouveaux qui allaient se retrouver dans la réunion suivante : le chant inventé, le texte libre écrit, les doryphores des pommes de terre découverts, la flottaison du pot de yaourt expérimentée… et même la fiche de math réalisée.

- Dans ce périple, ces événements transformés par les multiples langages devaient trouver divers lieux où ils interrompaient leur course ou se retrouvaient en attente, disponibles. Ceci a été une part importante de ma “part du maître”. Affichage, classeurs d’ateliers pour conserver les traces des recherches, expérimentations, coins d’exposition, archivage des messages, classeurs personnels, rangement des exposés, des albums etc.

La réunion était ainsi le moteur et l’élément d’un cycle : Réunion > plan de travail > ateliers > stockage > réunion > plan de travail … Un seul de ces éléments manquant ou défaillant, la réunion perdait alors son sens. 

La réunion, source de l’organisation

Son maître-mot n’était pas “coopération” mais “communication”. C’est de la communication que naît le groupe c’est d’elle que surgissent projets personnels et projets collectifs. Et c’est au cours de cette naissance et de ce surgissement que naturellement et nécessairement le groupe va établir un certain nombre de règles implicites ou explicites qui aboutissent à l’organisation. Elle naît des problèmes mêmes que posent quotidiennement le déroulement de la communication dans la réunion, la poursuite de la communication dans la classe et la réalisation des projets qui en découlent. Si bien que nous n’avions pas de moments spécifiques pour organiser (type conseil) ; c’était au moment même où il y en avait besoin que s’instauraient les règles nécessaires. Et nous n’avions même plus besoin d’inscrire des lois sur un cahier : le disfonctionnement suffisait à les rappeler… ou à les modifier..

Le plan de travail (1)

C’est là que va se matérialiser au fur et à mesure l’organisation. La conception du plan de travail était ma “part du maître” la plus importante. Suivant comment on le conçoit, il va permettre, plus ou moins bien, à la fois la régulation du foisonnement et la réalisation des projets. Nous en avions 2 : celui des projets personnels ou l’intérêt est d’abord celui de l’enfant, le plan de travail de la classe pour ce qui intéresse le collectif.

Son découpage était celui des grands types d’ateliers (écrire, se documenter, atelier math, ateliers sciences etc.) puisque que c’était là qu’allaient être “traitées” les différentes informations privilégiées. Ce qui permettait à la fois l’organisation de l’espace et du temps et leur visualisation. L’unité de temps n’est plus alors le temps dont on dispose pour réaliser un projet mais le temps nécessaire à la réalisation d’un projet. Il devient élastique. Et on ne parle plus de “manque de temps” mais de “trop de projets”. Et en inscrivant un projet dans le plan, l’enfant structurait aussi l’espace puisque, suivant le ou les traitements qu’il allait faire subir aux informations, cela allait se faire dans des lieux différents, voire dans des lieux nouveaux.

Outil provocateur également : Un plan de travail vide laisse voir le temps libre et les espaces où l’on peut avoir envie de s’investir, de faire. Souvent des événements qui n’auraient pas provoqué grand chose sont ainsi repris au vol parce que la liaison avec ce que l’on pourrait en faire est matérialisée sous les yeux : “Ces fleurs que tu as apportées ne m’intéressent pas particulièrement, mais j’ai bien envie de retourner à l’atelier microscope, ou d’aller à l’atelier musique….je vais aller l’observer ou en faire une chanson”. L’interaction entre les 5 piliers de ma classe était ainsi constante.

Mais, le rôle du maître dans l’usage du plan de travail est aussi bien délicat : Souvent au cours de la réunion, on sent qu’un événement touche les enfants, provoque des émotions, fait surgir chez chacun des relations avec d’autres événements de sa vie personnelle. On a envie de “pousser”, c’est d’ailleurs notre rôle. Et on se trouve partagé entre deux choix : faire reporter la réalisation à plus tard “inscrivez sur votre plan de travail que vous voudriez écrire un texte à ce propos”. Souci de l’organisation. Ou laisser se réaliser immédiatement ce que l’événement provoque “Allez, on écrit tout de suite un texte à ce propos ?” Souci de favoriser la spontanéité au détriment de la prévision. J’ai souvent remarqué qu’en retardant ainsi la réalisation d’une impulsion, on la tuait.

De même lors de l’inscription d’un projet dans un plan de travail déjà bien rempli : l’empêcher pour que les autres arrivent à leur terme ? Souci d’aider à faire jusqu’au bout ce que l’on a décidé (frustration de l’inachevé). Le privilégier quitte à provoquer l’abandon de projets en cours ? Souci d’utiliser la motivation (frustration de l’envie non réalisée).

 

La force de l’imprévu

Lorsque la réunion est ainsi la clef de notre classe, il faut apprendre à ne plus être désarçonné par l’imprévu : Il y avait ce matin une lettre du Canada au courrier. Je pense qu’elle va provoquer et qu’à la réunion, un tel événement va être discuté, être la source de nombreuses envies, questions et de nombreux projets et des occasions d’écrire, de faire de la géographie…. Je me prépare donc et j’envisage déjà tout ce que je pourrais faire pour rendre possible tous les possibles. 1OH30, réunion. Charlotte pose… un caneton sur la table ! “ma maman nous le donne”. Plus question de la lettre du Canada, l’événement “caneton” est trop fort : lui faire une cabane, le nourrir, lui donner un nom…… L’événement “Canada” est “stocké” dans l’affichage, dans mon propre pense-bête… il faudra tenter d’y revenir plus tard. Mais avec le canard, les enfants vont aussi écrire, calculer, fabriquer, étudier, dessiner…. Rencontrer des obstacles, des problèmes d’écriture, de calcul, d’observation… Et j’aurai beaucoup à faire pour les aider à franchir de nouveaux caps.

Le canard pas plus que le Canada ne sont aux “programmes”. Mais ce sont eux qui vont provoquer l’utilisation des langages : écrire, lire, calculer, dessiner, …..

L’imprévu n’est plus alors source d’inquiétude : La structure de la classe est faite pour qu’il y rentre. Ce n’est pas le “programme” qui règle l’entrée des événements. C’est l’entrée des événements qui justifie l’utilisation et la construction des langages… prévus par le “programme”.

On le voit, si le maître est “derrière”, son rôle et sa part sont toujours immenses et peut-être beaucoup plus difficiles et techniques que lorsqu’il était “devant”.

- Il est sans cesse confronté à des choix et un choix est toujours celui d’une erreur (interrompre, laisser faire, pousser dans un sens….). Il va falloir qu’il puisse faire tranquillement… des erreurs. C’est le principe du tâtonnement.

- Il va falloir qu’il soit à l’affût de tout ce qui se passe pour anticiper, repérer les blocages, deviner un non-dit ce qu’il faudrait relancer,… Chaque réunion demande une immense concentration… du maître.

- Il va falloir qu’il ait sans cesse la vision globale de la classe, des événements qu’il faudrait mettre en relation, des endroits où ils se trouvent, des situations dans lesquelles se trouvent chaque enfant, des possibilités et des ressources de la classe, de l’environnement, des enfants, de l’état de chaque projets…..

- Il va falloir qu’il remplisse un énorme travail matériel pour rendre possible : déplacer des meubles, récupérer un outil, vérifier si les ateliers sont opérationnels et sans dangers, si les outils de mémoire (affichages, classeurs, journaux…) sont fonctionnels et à disposition etc….

- Il va falloir qu’il se mette au service des projets des enfants que la réunion fera émerger. Et c’est à travers ces projets qu’il pourra les faire avancer .

 Dans cette conception, la réunion est donc un des 5 éléments de l’architecture d’une classe (sa structure). Ces éléments en constituent l’ossature.

1 Voir “le plan de travail n’est pas un contrat” Jean-Michel CALVI brochures “une école de 3ème type” éd CREPSC

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